«Mais puisqu'on pouvait l'enterrer!» C'était une idée d'enfant, qu'elle n'eût point la tête entaillée par la pelle du boueux ou qu'elle ne vidât pas ses entrailles sous les roues d'un camion! Je la vis longtemps ainsi, guillotinée et éventrée, au lieu d'avoir une petite place sous la terre où j'aurais su qu'il y avait un être qui m'avait aimé, qui me léchait les mains quand elles étaient bleues et gonflées, et regardait d'un oeil où je croyais voir des larmes son jeune maître qui essuyait les siennes…

18 Le départ

Quelle joie de partir, d'aller loin!

Puis, Nantes, c'est la mer!—Je verrai les grands vaisseaux, les officiers de marine, la vigie, les hommes de quart, je pourrai contempler des tempêtes!

J'entrevois déjà le phare, le clignotement de son oeil sanglant et j'entends le canon d'alarme lancer son soupir de bronze dans les désespoirs des naufrages.

J'ai lu la France maritime, ses récits d'abordages, ses histoires de radeau, ses prises de baleine, et, n'ayant pu être marin, par la catastrophe Vidaljan, je me suis rejeté dans les livres, où tourbillonnent les oiseaux de l'Océan.

J'ai déjà fait des narrations de sinistres comme si j'en avais été un des héros, et je crois même que les phrases que je viens d'écrire sont des réminiscences de bouquins que j'ai lus, ou des compositions que j'ai esquissées dans le silence du cachot.

Désespoirs des naufrages, soupirs de bronze, tourbillonnage des oiseaux; il me semble bien que c'est de Fulgence Girard, mon tempêtard favori. Je me répète ces grands mots comme un perroquet enchaîné au grand mât; mais au fond de moi-même il y a l'espérance du galérien qui pense s'évader cette fois.

À Nantes, je pourrai m'échapper quand je voudrai.

En face de _la grande tasse! _on se laisse glisser et l'on est dans l'Océan.