Les buveurs faisaient tapage; ils avaient l'air sans souci, bons vivants, avec des rubans à leur fouet et des agréments pleins leur blouse—ils criaient, topaient en jurant, pour des ventes de cochons ou de vaches.
Encore un bouchon qui saute, un rire qui éclate, et les bouteilles trinquent du ventre dans les doigts du cabaretier! Le soleil jette de l'or dans les verres, il allume un bouton sur cette veste, il cuit un tas de mouches dans ce coin. Le cabaret crie, embaume, empeste, fume et bourdonne.
À deux minutes de là, le collège moisit, sue l'ennui et pue l'encre; les gens qui entrent, ceux qui sortent éteignent leur regard, leur voix, leur pas, pour ne pas blesser la discipline, troubler le silence, déranger l'étude.
Quelle odeur de vieux!…
C'est mademoiselle Balandreau qui m'y conduit—ma mère est souffrante.—On me fait mon panier avant de partir, et je vais m'enfermer là-dedans jusqu'à huit heures du soir. À ce moment-là, mademoiselle Balandreau revient et me ramène. J'ai le coeur bien gros quelquefois et je lui conte mes peines en sanglotant.
Mon père fait la première étude, celle des élèves de mathématiques, de rhétorique et de philosophie. Il n'est pas aimé, on dit qu'il est chien.
Il a obtenu du proviseur la permission de me garder dans son étude, près de sa chaire, et je suis là, piochant mes devoirs à ses côtés, tandis qu'il prépare son agrégation.
Il a eu tort de me prendre avec lui. Les grands ne sont pas trop méchants pour moi; ils me voient timide, craintif, appliqué; ils ne me disent rien qui me fasse de la peine, mais j'entends ce qu'ils disent de mon père, comment ils l'appellent; ils se moquent de son grand nez, de son vieux paletot, ils le rendent ridicule à mes yeux d'enfant, et je souffre sans qu'il le sache.
Il me brutalise quelquefois dans ces moments-là. «Qu'est-ce que tu as donc?—Comme il a l'air nigaud!»
Je viens de l'entendre insulter et j'étais en train de dévorer un gros soupir, une vilaine larme.