Mon père me dit cela, comme il m'a dit: c'est la Pucelle!

Il a ôté son chapeau, je crois, et il a pris un air grave, comme s'il faisait sa prière. Il est plein de respect pour les gloires, mon père, et il s'enrhumerait pour les saluer. Il n'a pas encore réussi à m'inspirer cette vénération, et tandis qu'on regarde Béranger sur le pont, je regarde au loin, dans un champ, des oiseaux qui font des cercles autour d'un grand arbre, puis s'abattent et plongent dans l'argent des trembles et dans l'or des osiers.

Dans ma géographie, j'ai vu qu'on appelait ce pays le jardin de la
France.

Jardin de la France! oui, et je l'aurais appelé comme ça, moi gamin! C'est bien l'impression que j'en ai gardée;—ces parfums, ce calme, ces rives semées de maisons fraîches, et qui ourlent de vert et rose le ruban bleu de la Loire!…

Il se tache de noir, ce ruban; il prend une couleur glauque, tout d'un coup, et il semble qu'il roule du sable sale, ou de la boue. C'est la mer qui approche, et vomit la marée; la Loire va finir, et l'Océan commence.

Nous arrivons, voici la prairie de Mauves!—Je suis resté tout le jour sous l'impression calme du matin.—J'ai peu joué avec mes petits camarades, qui s'étonnaient de mon silence.

L'espace m'a toujours rendu silencieux.

Nous sommes près du pont en fil de fer, je lis au loin Hôtel de la Fleur.—C'est Nantes.

NANTES

Ma mère a tanné M. Chanlaire pour lui demander où nous ferions bien d'aller en débarquant, et elle s'y est prise si bien, qu'il l'a envoyée au diable,—tout bas,—et qu'il s'esquive aussitôt qu'on arrive. Il jette son adresse à mon père, sa valise à un portefaix, et le voilà loin.