Je me souviens pourtant d'une fois où il s'échappa du réfectoire, pour venir me porter une petite côtelette panée qu'il tira d'un cahier de thèmes où il l'avait cachée: il avait l'air si troublé et repartit si ému! Je vois encore la place, je me rappelle la couleur du cahier, et j'ai pardonné bien des torts plus tard à mon père, en souvenir de cette côtelette chipée pour son fils, un soir, au lycée du Puy…

Le proviseur s'appelle Hennequin,—envoyé en disgrâce dans ce trou du Puy.

Il a écrit un livre: Les Vacances d'Oscar.

On les donne en prix, et après ce que j'ai entendu dire, ce que j'ai lu à propos des gens qui étaient auteurs, je suis pris d'une vénération profonde, d'une admiration muette pour l'auteur des Vacances d'Oscar, qui daigne être proviseur dans notre petite ville, proviseur de mon père, et qui salue ma mère quand il la rencontre.

J'ai dévoré Les Vacances d'Oscar.

Je vois encore le volume cartonné de vert, d'un vert marbré qui blanchissait sous le pouce et poissait les mains, avec un dos de peau blanche, s'ouvrant mal, imprimé sur papier à chandelle. Eh bien! il tombe de ces pages, de ce malheureux livre, dans mon souvenir, il tombe une impression de fraîcheur chaque fois que j'y songe!

Il y a une histoire de pêche que je n'ai point oubliée.

Un grand filet luit au soleil, les gouttes d'eau roulent comme des perles, les poissons frétillent dans les mailles, deux pêcheurs sont dans l'eau jusqu'à la ceinture, c'est le frisson de la rivière.

Il avait su, cet Hennequin, ce proviseur dégommé, ce chantre du petit Oscar, traîner ce grand filet le long d'une page et faire passer cette rivière dans un coin de chapitre…

Le professeur de philosophie—M. Beliben—petit, fluet, une tête comme le poing, trois cheveux, et un filet de vinaigre dans la voix.