Nous sommes dans la diligence; il fait froid, c'est en décembre. Nous avons pour compagnons de route un commis voyageur, une grosse femme et un petit vieux.

La grosse femme a une poitrine comme un ballon, avec une échancrure dans la robe qui laisse voir un V de chair blanche, douce à l'oeil et qui semble croquante comme une cuisse de noix. Elle a des yeux dans le genre de ceux de ma tante, avec des cils très longs.

Une plaisanterie—à laquelle je ne comprends rien—dite par le commis voyageur, lui écarte les lèvres et lui arrache un bon gros rire. À partir de ce moment-là, ils ne font plus que rigoler et ils se donnent même des tapes, au grand scandale de ma mère, qui s'écarte et manque de m'écraser dans mon coin, à la grande joie du petit vieux qui se frotte les mains et cligne de l'oeil en branlant la tête.

Quand on arrive aux relais, ils descendent ensemble et je les vois à travers les fenêtres de l'auberge qui se passent les radis— toujours en riant—et s'allongent des coups de coude.

Le commis voyageur offre à la grosse un bouquet qu'un mendiant lui a vendu et demande qu'elle le fourre dans son corsage; elle finit par mettre le bouquet où il veut.

Comme elle est plus gaie que ma mère, celle-là!

Que viens-je de dire?… Ma mère est une sainte femme qui ne rit pas, qui n'aime pas les fleurs, qui a son rang à garder,—son honneur, Jacques!

Celle-ci est une femme du peuple, une marchande (elle vient de le dire en remontant dans sa voiture); elle va à Beaucaire pour vendre de la toile et avoir une boutique à la foire. Et tu la compares à ta mère, jeune Vingtras!

Nous arrivons à Saint-Étienne.

Il fait nuit; mon père n'est pas là pour nous recevoir.