Braves gens! Ils juraient, sacraient, en lâchaient de salées; mais on disait d'eux: «Bons comme le bon pain, honnêtes comme l'or.» Je respirais dans cette atmosphère de poivre et de poix, une odeur de joie et de santé; ils avaient la main noire, mais le coeur dessus; ils balançaient les hanches et tenaient les doigts écarquillés, parlaient avec des velours et des cuirs;—c'est le métier qui veut ça, disait le grand Fabre. Ils me donnaient l'envie d'être ouvrier aussi et de vivre cette bonne vie où l'on n'avait peur ni de sa mère ni des riches, où l'on n'avait qu'à se lever de grand matin, pour chanter et taper tout le jour.
Puis, on avait de belles alènes pointues. On voyait luire sous la main le museau allongé d'une bottine, le talon cambré d'une botte, et l'on tripotait un cirage qui sentait un peu le vinaigre et piquait le nez.
Braves gens!
Ils ne battaient pas leurs enfants—et ils faisaient l'aumône.
Ce n'était pas comme chez nous.
Pendant toute mon enfance, j'ai entendu ma mère dire qu'il ne fallait pas donner aux pauvres: que l'argent qu'ils recevaient, ils l'allaient boire, que mieux valait jeter un sou dans la rivière, qu'au moins il ne roulait pas au cabaret. Je n'ai jamais pu cependant voir un homme demander un sou pour acheter du pain, sans qu'il me tombât du chagrin sur le coeur, comme un poids.
Mais comment cela se fait-il cependant?
Madame Vincent était contente quand son fils tirait un des sous de sa petite bourse pour le mettre dans la main d'un malheureux. Elle embrassait Ernest et disait: «Il a bon coeur!»
Madame Vincent voulait donc le malheur de son fils? Elle l'aimait pourtant, sans cela elle l'aurait donné à l'homme au burnous blanc.
Ah! elles me troublaient un peu, les braves femmes, la mère Vincent et la mère Fabre! Heureusement cela ne durait pas et ne tenait pas une minute quand j'y réfléchissais.
Elles n'osaient pas battre leur enfant, parce qu'elles auraient souffert de le voir pleurer! Elles lui laissaient faire l'aumône, parce que cela faisait plaisir à leur petit coeur.