—Je vous engage, répondit vivement Shandon, à ne pas lui communiquer ces observations; il les fera de lui-même. En ce moment, d'ailleurs, il est bon de continuer à suivre la route du nord. Mais qui sait si ce qu'Hatteras croit être une marche vers le pôle n'est pas un retour sur ses pas? Au bout du canal MacClintock est la baie Melville, et là débouche cette suite de détroits qui ramènent à la baie de Baffin. Qu'Hatteras y prenne garde! le chemin de l'ouest est plus facile que le chemin du nord.»
On voit par ces paroles quelles étaient les dispositions de Shandon, et combien le capitaine avait droit de pressentir un traître en lui.
Shandon raisonnait juste d'ailleurs, quand il attribuait la satisfaction actuelle de l'équipage à cette perspective de dépasser bientôt le soixante-douzième pararallèle. Cet appétit d'argent s'empara des moins audacieux du bord. Clifton avait fait le compte de chacun avec une grande exactitude. En retranchant le capitaine et le docteur, qui ne pouvaient être admis à partager la prime, il restait seize hommes sur le Forward. La prime étant de mille livres, cela donnait une somme de soixante-deux livres et demie[1] par tête et par degré. Si jamais on parvenait au pôle, les dix-huit degrés à franchir réservaient à chacun une somme de onze cent vingt-cinq livres[2], c'est-à-dire une fortune. Cette fantaisie-là coûterait dix-huit mille livres[3] au capitaine; mais il était assez riche pour se payer pareille promenade au pôle.
[1] 1,362 fr. 50 c. [2] 23,123 fr. [3] 450,000 fr.
Ces calculs enflammèrent singulièrement l'avidité de l'équipage, comme on peut le croire, et plus d'un aspirait à dépasser cette latitude dorée, qui, quinze jours auparavant, se réjouissait de descendre vers le sud.
Le Forward, dans la journée du 16 juin, rangea le cap Aworth. Le mont Rawlinson dressait ses pics blancs vers le ciel; la neige et la brume le faisaient paraître colossal en exagérant sa distance; la température se maintenait à quelques degrés au-dessus de glace; des cascades et des cataractes improvisées se développaient sur les flancs de la montagne; les avalanches se précipitaient avec une détonation semblable aux décharges continues de la grosse artillerie. Les glaciers, étalés en longues nappes blanches, projetaient une immense réverbération dans l'espace. La nature boréale aux prises avec le dégel offrait aux yeux un splendide spectacle. Le brick rasait la côte de fort près; on apercevait sur quelques rocs abrités de rares bruyères dont les fleurs roses sortaient timidement entre les neiges, des lichens maigres d'une couleur rougeâtre, et les pousses d'une espèce de saule nain, qui rampaient sur le sol.
Enfin, le 19 juin, parce fameux soixante-douzième degré de latitude, on doubla la pointe Minto, qui forme l'une des extrémités de la baie Ommaney; le brick entra dans la baie Melville, surnommée la mer d'Argent par Bolton; ce joyeux marin se livra sur ce sujet à mille facéties dont le bon Clawbonny rit de grand coeur.
La navigation du Forward, malgré une forte brise du nord-est, fut assez facile pour que, le 23 juin, il dépassât le soixante-quatorzième degré de latitude. Il se trouvait au milieu du bassin de Melville, l'une des mers les plus considérables de ces régions. Cette mer fut traversée pour la première fois par le capitaine Parry dans sa grande expédition de 1819, et ce fut là que son équipage gagna la prime de cinq mille livres promise par acte du gouvernement.
Clifton se contenta de remarquer qu'il y avait deux degrés du soixante-douzième au soixante-quatorzième: cela faisait déjà cent vingt-cinq livres à son crédit. Mais on lui fit observer que la fortune dans ces parages était peu de chose, qu'on ne pouvait se dire riche qu'à la condition de boire sa richesse; il semblait donc convenable d'attendre le moment où l'on roulerait sous la table d'une taverne de Liverpool, pour se réjouir et se frotter les mains.