Clifton s'était parfaitement rendu compte que, le soixante-dix-huitième parallèle franchi, sa part de prime s'élevait à trois cent soixante-quinze livres[1]; il trouvait la somme ronde, et son ambition n'allait pas au delà. On partageait volontiers son opinion, et l'on songeait à jouir de cette fortune acquise au prix de tant de fatigues.

[1] 9,375 francs.

Hatteras demeurait presque invisible. Il ne prenait part ni aux chasses, ni aux promenades. Il ne s'intéressait aucunement aux phénomènes météorologiques qui faisaient l'admiration du docteur. Il vivait avec une seule idée; elle se résumait en trois mots: le pôle nord. Il ne songeait qu'au moment ou le Forward, libre enfin, reprendrait sa course aventureuse.

En somme, le sentiment général du bord, c'était la tristesse. Rien d'écoeurant en effet comme la vue de ce navire captif, qui ne repose, plus dans son élément naturel, dont les formes sont altérées sous ces épaisses couches de glace; il ne ressemble à rien: fait pour le mouvement, il ne peut bouger; on le métamorphose en maison de bois, en magasin, en demeure sédentaire, lui qui sait braver le vent et les orages! Cette anomalie, cette situation fausse, portait dans les coeurs un indéfinissable sentiment d'inquiétude et de regret.

Pendant ces heures inoccupées, le docteur mettait en ordre les notes de voyage, dont ce récit est la reproduction fidèle; il n'était jamais désoeuvré, et son égalité d'humeur ne changeait pas. Seulement il vit venir avec satisfaction la fin de la tempête, et se disposa à reprendre ses chasses accoutumées.

Le 3 novembre, à six heures du matin, et par une température de cinq degrés au-dessous de zéro (-21° centig.), il partit en compagnie de Johnson et de Bell; les plaines de glace étaient unies; la neige, répandue en grande abondance pendant les jours précédents et solidifiée par la gelée, offrait un terrain assez propice à la marche; un froid sec et piquant se glissait dans l'atmosphère; la lune brillait avec une incomparable pureté, et produisait un jeu de lumière étonnant sur les moindres aspérités du champ; les traces de pas s'éclairaient sur leurs bords et laissaient comme une traînée lumineuse par le chemin des chasseurs, dont les grandes ombres s'allongeaient sur la glace avec une surprenante netteté.

Le docteur avait emmené son ami Duk avec lui; il le préférait pour chasser le gibier aux chiens groënlandais, et cela avec raison; ces derniers sont peu utiles en semblable circonstance, et ne paraissent pas avoir le feu sacré de la race des zones tempérées. Duk courait en flairant la route, et tombait souvent en arrêt sur des traces d'ours encore fraîches. Cependant, en dépit de son habileté, les chasseurs n'avaient pas rencontré même un lièvre, au bout de deux heures de marche.

«Est-ce que le gibier aurait senti le besoin d'émigrer vers le sud? dit le docteur en faisant halte au pied d'un hummock.

—On le croirait, monsieur Clawbonny, répondit le charpentier.

—Je ne le pense pas pour mon compte, répondit Johnson; les lièvres, les renards et les ours sont faits à ces climats; suivant moi, la dernière tempête doit avoir causé leur disparition; mais avec les vents du sud, ils ne tarderont pas à revenir. Ah! si vous me parliez de rennes ou de boeufs musqués, ce serait autre chose.