Cela arriva bientôt, en effet. Lorsque la maison fut terminée, le docteur résolut de l'inaugurer par un repas splendide; une bonne idée de Clawbonny, qui voulait ramener sur ce continent les habitudes et les plaisirs de la vie européenne. Bell avait précisément tué quelques ptarmigans et un lièvre blanc, le premier messager du printemps nouveau.

Ce festin eut lieu le 14 avril, le second dimanche de la Quasimodo, par un beau temps très sec; mais le froid ne se hasardait pas à pénétrer dans la maison de glace; les poêles qui ronflaient en auraient eu facilement raison.

On dîna bien; la chair fraîche fit une agréable diversion au pemmican et aux viandes salées; un merveilleux pouding confectionné de la main du docteur eut les honneurs du bis; on en redemanda; le savant maître coq, un tablier aux reins et le couteau à la ceinture, n'eût pas déshonoré les cuisines du grand chancelier d'Angleterre.

Au dessert, les liqueurs firent leur apparition; l'Américain n'était pas soumis au régime des Anglais tee-totalers[1]; il n'y avait donc aucune raison pour qu'il se privât d'un verre de gin ou de brandy; les autres convives, gens sobres d'ordinaire, pouvaient sans inconvénient se permettre cette infraction à leur règle; donc, par ordonnance du médecin, chacun put trinquer à la fin de ce joyeux repas. Pendant les toasts portés à l'Union, Hatteras s'était tu simplement.

[1] Régime qui exclut toute boisson spiritueuse.

Ce fut alors que le docteur mit une question intéressante sur le tapis.

«Mes amis, dit-il, ce n'est pas tout d'avoir franchi les détroits, les banquises, les champs de glace, et d'être venus jusqu'ici; il nous reste quelque chose à faire. Je viens vous proposer de donner des noms à cette terre hospitalière, où nous avons trouvé le salut et le repos; c'est la coutume suivie par tous les navigateurs du monde, et il n'est pas un d'eux qui y ait manqué en pareille circonstance; il faut donc à notre retour rapporter, avec la configuration hydrographique des côtes, les noms des caps, des baies, des pointes et des promontoires qui les distinguent. Cela est de toute nécessité.

—Voilà qui est bien parlé, s'écria Johnson; d'ailleurs, quand on peut appeler toutes ces terres d'un nom spécial, cela leur donne un air sérieux, et l'on n'a plus le droit de se considérer comme abandonné sur un continent inconnu.

—Sans compter, répliqua Bell, que cela simplifie les instructions en voyage et facilite l'exécution des ordres; nous pouvons être forcés de nous séparer pendant quelque expédition, ou dans une chasse, et rien de tel pour retrouver son chemin que de savoir comment il se nomme.

—Eh bien, dit le docteur, puisque nous sommes tous d'accord à ce sujet, tâchons de nous entendre maintenant sur les noms à donner, et n'oublions ni notre pays, ni nos amis dans la nomenclature. Pour moi, quand je jette les yeux sur une carte, rien ne me fait plus de plaisir que de relever le nom d'un compatriote au bout d'un cap, à côté d'une île ou au milieu d'une mer. C'est l'intervention charmante de l'amitié dans la géographie.