[1] Oiseaux de neige
Les trois compagnons avaient dû s'enfoncer dans les terres pour tourner des ravins profonds et des rochers à pic qui se reliaient au Bell-Mount; mais, après quelques retards, ils parvinrent à regagner le rivage; les glaces n'étaient pas encore séparées. Loin de là, la mer restait toujours prise; cependant des traces de phoques annonçaient les premières visites de ces amphibies, qui venaient déjà respirer à la surface de l'ice-field. Il était même évident, à de larges empreintes, à de fraîches cassures de glaçons, que plusieurs d'entre eux avaient pris terre tout récemment.
Ces animaux sont très avides des rayons du soleil, et ils s'étendent volontiers sur les rivages pour se laisser pénétrer par sa bienfaisante chaleur.
Le docteur fit observer ces particularités à ses compagnons.
«Remarquons cette place avec soin, leur dit-il; il est fort possible que, l'été venu, nous rencontrions ici des phoques par centaines; ils se laissent facilement approcher dans les parages peu fréquentés des hommes, et on s'en empare aisément. Mais il faut bien se garder de les effrayer, car alors ils disparaissent comme par enchantement et ne reviennent plus; c'est ainsi que des pêcheurs maladroits, au lieu de les tuer isolément, les ont souvent attaqués en masse, avec bruit et vociférations, et ont perdu ou compromis leur chargement.
—Les chasse-t-on seulement pour avoir leur peau ou leur huile? demanda Bell.
—Les Européens, oui, mais, ma foi, les Esquimaux les mangent; ils en vivent, et ces morceaux de phoque, qu'ils mélangent dans le sang et la graisse, n'ont rien d'appétissant. Après tout, il y a manière de s'y prendre, et je me chargerais d'en tirer de fines côtelettes qui ne seraient point à dédaigner pour qui se ferait à leur couleur noirâtre.
—Nous vous verrons à l'oeuvre, répondit Bell; je m'engage, de confiance, à manger de la chair de phoque tant que cela vous fera plaisir. Vous m'entendez, monsieur Clawbonny?
—Mon brave Bell, vous voulez dire tant que cela vous fera plaisir.
Mais vous aurez beau faire, vous n'égalerez jamais la voracité du
Groënlandais, qui consomme jusqu'à dix et quinze livres de cette
viande par jour.
—Quinze livres! fit Bell. Quels estomacs!