—Moi! je suis toujours heureux, et surtout du bonheur des autres!»
Les trois Anglais revinrent à la ravine, et, le traîneau préparé, on leva le campement. La route fut reprise; chacun craignait de retrouver encore les traces de la veille; mais, pendant le reste du chemin, pas un vestige de pas étrangers ou indigènes ne se montra sur le sol. Trois heures après, on arrivait à la côte.
«La mer! la mer! dit-on d'une seule voix.
—Et la mer libre!» s'écria le capitaine. Il était dix heures du matin.
En effet, l'ouragan avait fait place nette dans le bassin polaire; les glaces, brisées et disloquées, s'en allaient dans toutes les directions; les plus grosses, formant des icebergs, venaient de «lever l'ancre», suivant l'expression des marins, et voguaient en pleine mer. Le champ avait subi un rude assaut de la part du vent; une grêle de lames minces, de bavures et de poussière de glace était répandue sur les rochers environnants. Le peu qui restait de l'ice-field à l'arasement du rivage paraissait pourri; sur les rocs, où déferlait le flot, s'allongeaient de larges algues marines et des touffes d'un varech décoloré.
L'Océan s'étendait au-delà de la portée du regard, sans qu'aucune île, aucune terre nouvelle, vînt en limiter l'horizon.
La côte formait dans l'est et dans l'ouest deux caps qui allaient se perdre en pente douce au milieu des vagues; la mer brisait à leur extrémité, et une légère écume s'envolait par nappes blanches sur les ailes du vent, le sol de la Nouvelle-Amérique venait ainsi mourir à l'Océan polaire, sans convulsions, tranquille et légèrement incliné; il s'arrondissait en baie très ouverte et formait une rade foraine délimitée par les deux promontoires. Au centre, un saillant du roc faisait un petit port naturel abrité sur trois points du compas: il pénétrait dans les terres par le large lit d'un ruisseau, chemin ordinaire des neiges fondues après l'hiver, et torrentueux en ce moment.
Hatteras, après s'être rendu compte de la configuration de la côte, résolut de faire ce jour même les préparatifs du départ, de lancer la chaloupe à la mer, de démonter le traîneau et de l'embarquer pour les excursions à venir.
Cela pouvait demander la fin de la journée. La tente fut donc dressée, et après un repas réconfortant, les travaux commencèrent; pendant ce temps, le docteur prit ses instruments pour aller faire son point et déterminer le relevé hydrographique d'une partie de la baie.
Hatteras pressait le travail; il avait hâte de partir; il voulait avoir quitté la terre ferme et pris les devants, au cas où quelque détachement arriverait à la mer.