L'aspect de cette région offrait de singuliers caractères d'étrangeté. Cette impression tenait-elle à la disposition d'esprit de voyageurs très émus et supranerveux? Il est difficile de se prononcer. Cependant le docteur, dans ses notes quotidiennes, a dépeint cette physionomie bizarre de l'Océan; il en parle comme en parlait Penny, suivant lequel ces contrées présentent un aspect «offrant le contraste le plus frappant d'une mer animée par des millions de créatures vivantes.»
La plaine liquide, colorée des nuances les plus vagues de l'outre-mer, se montrait également transparente et douée d'un incroyable pouvoir dispersif, comme si elle eût été faite de carbure de soufre. Cette diaphanéité permettait de la fouiller du regard jusqu'à des profondeurs incommensurables; il semblait que le bassin polaire fût éclairé par-dessous à la façon d'un immense aquarium; quelque phénomène électrique, produit au fond des mers, en illuminait sans doute les couches les plus reculées. Aussi la chaloupe semblait suspendue sur un abîme sans fond.
A la surface de ces eaux étonnantes, les oiseaux volaient en bandes innombrables, pareilles à des nuages épais et gros de tempêtes. Oiseaux de passage, oiseaux de rivage, oiseaux rameurs, ils offraient dans leur ensemble tous les spécimens de la grande famille aquatique, depuis l'albatros, si commun aux contrées australes jusqu'au pingouin des mers arctiques, mais avec des proportions gigantesques. Leurs cris produisaient un assourdissement continuel. A les considérer, le docteur perdait sa science de naturaliste; les noms de ces espèces prodigieuses lui échappaient, et il se surprenait à courber la tête, quand leurs ailes battaient l'air avec une indescriptible puissance.
Quelques-uns de ces monstres aériens déployaient jusqu'à vingt pieds d'envergure; ils couvraient entièrement la chaloupe sous leur vol, et il y avait là par légions de ces oiseaux dont la nomenclature ne parut jamais dans l'«Index Ornithologus» de Londres.
Le docteur était abasourdi, et, en somme, stupéfait de trouver sa science en défaut.
Puis, lorsque son regard, quittant les merveilles du ciel, glissait à la surface de cet océan paisible, il rencontrait des productions non moins étonnantes du règne animal, et, entre autres, des méduses dont la largeur atteignait jusqu'à trente pieds; elles servaient à la nourriture générale de la gent aérienne, et flottaient comme de véritables îlots au milieu d'algues et de varechs gigantesques. Quel sujet d'étonnement! Quelle différence avec ces autres méduses microscopiques observées par Scoresby dans les mers du Groënland, et dont ce navigateur évalua le nombre à vingt-trois trilliards huit cent quatre-vingt-huit billiards de milliards dans un espace de deux milles carrés[1]!
[1] Ce nombre échappant à toute appréciation de l'esprit, le baleinier anglais, afin de le rendre plus compréhensible, disait qu'à le compter quatre-vingt mille individus auraient été occupés jour et nuit depuis la création du monde.
Enfin, lorsqu'au-delà de la superficie liquide le regard plongeait dans les eaux transparentes, le spectacle n'était pas moins surnaturel de cet élément sillonné par des milliers de poissons de toutes les espèces; tantôt ces animaux s'enfonçaient rapidement au plus profond de la masse liquide, et l'oeil les voyait diminuer peu à peu, décroître, s'effacer à la façon des spectres fantasmagoriques; tantôt, quittant les profondeurs de l'Océan, ils remontaient en grandissant à la surface des flots. Les monstres marins ne paraissaient aucunement effrayés de la présence de la chaloupe; ils la caressaient au passage de leurs nageoires énormes; là où des baleiniers de profession se fussent à bon droit épouvantés, les navigateurs n'avaient pas même la conscience d'un danger couru, et cependant quelques-uns de ces habitants de la mer atteignaient à de formidables proportions.
Les jeunes veaux marins se jouaient entre eux; le narwal, fantastique comme la licorne, armé de sa défense longue, étroite et conique, outil merveilleux qui lui sert à scier les champs de glace, poursuivait les cétacés plus craintifs; des baleines innombrables, chassant par leurs évents des colonnes d'eau et de mucilage, remplissaient l'air d'un sifflement particulier, le nord-caper à la queue déliée, aux larges nageoires caudales, fendait la vague avec une incommensurable vitesse, se nourrissant dans sa course d'animaux rapides comme lui, de gades ou de scombres, tandis que la baleine blanche, plus paresseuse, engloutissait paisiblement des mollusques tranquilles et indolents comme elle.
Plus au fond, les baleinoptères au museau pointu, les anarnacks groënlandais allongés et noirâtres, les cachalots géants, espèce répandue au sein de toutes les mers, nageaient au milieu des bancs d'ambre gris, ou se livraient des batailles homériques qui rougissaient l'Océan sur une surface de plusieurs milles; les physales cylindriques, le gros tegusik du Labrador, les dauphins à dorsale en lame de sabre, toute la famille des phoques et des morses, les chiens, les chevaux, les ours marins, les lions, les éléphants de mer semblaient paître les humides pâturages de l'Océan, et le docteur admirait ces animaux innombrables aussi facilement qu'il eût fait des crustacés et des poissons à travers les bassins de cristal du Zoological-Garden.