Puis, son imagination de rêveur plana plus haut encore, et il se retrouva à son départ d'Angleterre, à ses voyages précédents, à ses tentatives avortées, à ses malheurs. Alors il oublia sa situation présente, sa réussite prochaine, ses espérances à demi réalisées. De la joie son rêve le rejeta dans les angoisses.

Pendant deux heures ce fut ainsi; puis, sa pensée reprit un nouveau cours; elle le ramena vers le pôle; il se vit posant enfin le pied sur ce continent anglais, et déployant le pavillon du Royaume-Uni.

Tandis qu'il sommeillait ainsi, un nuage énorme, de couleur olivâtre, montait sur l'horizon et assombrissait l'Océan.

On ne peut se figurer avec quelle foudroyante rapidité les ouragans envahissent les mers arctiques. Les vapeurs engendrées dans les contrées équatoriales viennent se condenser au-dessus des immenses glaciers du nord, et appellent avec une irrésistible violence des masses d'air pour les remplacer. C'est ce qui peut expliquer l'énergie des tempêtes boréales.

Au premier choc du vent, le capitaine et ses compagnons s'étaient arrachés à leur sommeil, prêts à manoeuvrer.

La mer se soulevait en lames hautes, à base peu développée; la chaloupe, ballottée par une violente houle, plongeait dans des gouffres profonds, ou oscillait sur la pointe d'une vague aiguë, en s'inclinant sous des angles de plus de quarante-cinq degrés.

Hatteras avait repris d'une main ferme la barre, qui jouait avec bruit dans la tête du gouvernail; quelquefois, cette barre, violemment prise dans une embardée, le repoussait et le courbait malgré lui. Johnson et Bell s'occupaient sans relâche à vider l'eau embarquée dans les plongeons de la chaloupe.

«Voilà une tempête sur laquelle nous ne comptions guère, dit Altamont en se cramponnant à son banc.

—Il faut s'attendre à tout ici», répondit le docteur.

Ces paroles s'échangeaient au milieu des sifflements de l'air et du fracas des flots, que la violence du vent réduisait à une impalpable poussière liquide; il devenait presque impossible de s'entendre.