Alors recommença ce voyage tant de fois décrit, fatigant et peu rapide; Altamont avait eu raison de se défier de l'état de la glace; on ne put traverser le détroit de Jones, et il fallut suivre la côte du Lincoln.
Le 21 août, les voyageurs, en coupant de biais, arrivèrent à l'entrée du détroit du Glacier; là, ils s'aventurèrent sur l'ice-field, et le lendemain ils atteignirent l'île Cobourg, qu'ils traversèrent en moins de deux jours au milieu des bourrasques de neige.
Ils purent alors reprendre la route plus facile des champs de glace, et enfin, le 24 août, ils mirent le pied sur le Devon-Septentrional.
«Maintenant, dit le docteur, il ne nous reste plus qu'à traverser cette terre et à gagner le cap Warender à l'entrée du détroit de Lancastre.»
Mais le temps devint affreux et très froid; les rafales de neige, les tourbillons reprirent leur violence hivernale; les voyageurs se sentaient à bout de forces. Les provisions s'épuisaient, et chacun dut se réduire au tiers de ration, afin de conserver aux chiens une nourriture proportionnée à leur travail.
La nature du sol ajoutait beaucoup aux fatigues du voyage; cette terre du Devon-Septentrional était extrêmement accidentée; il fallut franchir les monts Trauter par des gorges impraticables, en luttant contre tous les éléments déchaînés. Le traîneau, les hommes et les chiens faillirent y rester, et, plus d'une fois, le désespoir s'empara de cette petite troupe, si aguerrie cependant et si faite aux fatigues d'une expédition polaire. Mais, sans qu'ils s'en rendissent compte, ces pauvres gens étaient usés moralement et physiquement; on ne supporte pas impunément dix-huit mois d'incessantes fatigues et une succession énervante d'espérances et de désespoirs. D'ailleurs, il faut le remarquer, l'aller se fait avec un entraînement, une conviction, une foi qui manquent au retour. Aussi, les malheureux se traînaient avec peine; on peut dire qu'ils marchaient par habitude, par un reste d'énergie animale presque indépendante de leur volonté.
Ce ne fut que le 30 août qu'ils sortirent enfin de ce chaos de montagnes, dont l'orographie des zones basses ne peut donner aucune idée, mais ils en sortirent meurtris et à demi gelés. Le docteur ne suffisait plus à soutenir ses compagnons, et il se sentait défaillir lui-même.
Les monts Trauter venaient aboutir à une plaine convulsionnée par le soulèvement primitif de la montagne.
Là, il fallut absolument prendre quelques jours de repos; les voyageurs ne pouvaient plus mettre un pied devant l'autre; deux des chiens d'attelage étaient morts d'épuisement.
On s'abrita donc derrière un glaçon, par un froid de deux degrés au-dessous de zéro (-19° centigrades); personne n'eut le courage de dresser la tente.