—Et quel temps mettrons-nous à y parvenir ?
—Si le vent ne nous écarte pas trop, je compte rencontrer cette ville mardi vers le soir.
—Alors, fit Joe en indiquant une longue file de bêtes et d'hommes qui serpentait en plein désert, nous arriverons plus vite que cette caravane.»
Fergusson et Kennedy se penchèrent et aperçurent une vaste agglomération d'êtres de toute espèce ; il y avait là plus de cent cinquante chameaux, de ceux qui pour douze mutkals d'or [Cent vingt-cinq francs.] vont de Tembouctou à Tafilet avec une charge de cinq cents livres sur le dos ; tous portaient sous la queue un petit sac destiné à recevoir leurs excréments, seul combustible sur lequel on puisse compter dans le désert.
Ces chameaux des Touaregs sont de la meilleure espèce ; ils peuvent rester de trois à sept jours sans boire, et deux jours sans manger ; leur vitesse est supérieure à celle des chevaux, et ils obéissent avec intelligence à la voix du khabir, le guide de la caravane. On les connaît dans le pays sous le nom de « mehari. »
Tels furent les détails donnés par le docteur, pendant que ses compagnons considéraient cette multitude d'hommes, de femmes, d'enfants, marchant avec peine sur un sable à demi mouvant, à peine contenu par quelques chardons, des herbes flétries et des buissons chétifs. Le vent effaçait la trace de leurs pas presque instantanément.
Joe demanda comment les Arabes parvenaient à se diriger dans le désert, et à gagner les puits épars dans cette immense solitude.
« Les Arabes, répondit Fergusson, ont reçu de la nature un merveilleux instinct pour reconnaître leur route ; là où un Européen serait désorienté, ils n'hésitent jamais ; une pierre insignifiante, un caillou, une touffe d'herbe, la nuance différente des sables, leur suffit pour marcher sûrement ; pendant la nuit, ils se guident sur l'étoile polaire ; ils ne font pas plus de deux milles à l'heure, et se reposent pendant les grandes chaleurs de midi ; ainsi jugez du temps qu'ils mettent à traverser le Sahara, un désert de plus de neuf cents milles. »
Mais le Victoria avait déjà disparu aux yeux étonnés des Arabes, qui devaient envier sa rapidité. Au soir, il passait par 2° 20' de longitude [Le zéro du méridien de Paris.] , et, pendant la nuit, il franchissait encore plus d'un degré.
Le lundi, le temps changea complètement ; la pluie se mit à tomber avec une grande violence ; il fallut résister à ce déluge et à l'accroissement de poids dont il chargeait le ballon et la nacelle ; cette perpétuelle averse expliquait les marais et les marécages qui composaient uniquement la surface du pays ; la végétation y reparaissait avec les mimosas, les baobabs et les tamarins.