Les cartes indiquaient de vastes mares sur le versant occidental de Jihoue-la-Mkoa, Joe s'y rendit seul avec un baril, qui pouvait contenir une dizaine de gallons ; il trouva sans peine l'endroit indiqué, non loin d'un petit village désert, fit sa provision d'eau, et revint en moins de trois quarts d'heure ; il n'avait rien vu de particulier, si ce n'est d'immenses trappes à éléphant ; il faillit même choir dans l'une d'elles, où gisait une carcasse à demi-rongée.
Il rapporta de son excursion une sorte de nèfles, que des singes mangeaient avidement. Le docteur reconnut le fruit du « mbenbu,» arbre très abondant sur la partie occidentale de Jihoue-la-Mkoa. Fergusson attendait Joe avec une certaine impatience, car un séjour même rapide sur cette terre inhospitalière lui inspirait toujours des craintes.
L'eau fut embarquée sans difficulté, car la nacelle descendit presque au niveau du sol ; Joe put arracher l'ancre, et remonta lestement auprès de son maître. Aussitôt celui-ci raviva sa flamme, et le Victoria reprit la route des airs.
Il se trouvait alors à une centaine de milles de Kazeh, important établissement de l'intérieur de l'Afrique, où, grâce à un courant de sud-est, les voyageurs pouvaient espérer de parvenir pendant cette journée ; ils marchaient avec une vitesse de 14 milles à l'heure ; la conduite de l'aérostat devint alors assez difficile ; on ne pouvait s'élever trop haut sans dilater beaucoup le gaz, car le pays se trouvait déjà à une hauteur moyenne de 3,000 pieds. Or, autant que possible, le docteur préférait ne pas forcer sa dilatation ; il suivit donc fort adroitement les sinuosités d'une pente assez roide, et rasa de près les villages de Thembo et de Tura-Wels. Ce dernier fait partie de l'Unyamwezy, magnifique contrée où les arbres atteignent les plus grandes dimensions, entre autres les cactus, qui deviennent gigantesques.
Vers deux heures, par un temps magnifique, sous un soleil de feu qui dévorait le moindre courant d'air, le Victoria planait au-dessus de la ville de Kazeh, située à 330 milles de la côte.
« Nous sommes partis de Zanzibar à neuf heures du matin, dit le docteur Fergusson en consultant ses notes, et après deux jours de traversée nous avons parcouru par nos déviations près de 500 milles géographiques [Près de deux cents lieues]. Les capitaines Burton et Speke mirent quatre mois et demi à faire le même chemin !
CHAPITRE XV
Kazeh.—Le marché bruyant.—Apparition du Victoria.—Les Wanganga.—Les fils de la Lune.—Promenade du docteur.—Population.—Le tembé royal.—Les femmes du sultan.—Une ivresse royale.—Joe adoré.—Comment on danse dans la Lune.—Revirement. Deux lunes au firmament.—Instabilité des grandeurs divine.
Kazeh, point important de l'Afrique centrale, n'est point une ville ; à vrai dire, il n'y a pas de ville à l'intérieur. Kazeh n'est qu'un ensemble de six vastes excavations. Là sont renfermées des cases, des huttes à esclaves, avec de petites cours et de petits jardins, soigneusement cultivés ; oignons, patates, aubergines, citrouilles et champignons d'une saveur parfaite y poussent à ravir.
L'Unyamwezy est la terre de la Lune par excellence, le parc fertile et splendide de l'Afrique ; au centre se trouve le district de l'Unyanembé, une contrée délicieuse, où vivent paresseusement quelques familles d'Omani, qui sont des Arabes d'origine très pure.