«Ah ça! reprit Kéraban, qu'y a-t-il d'étonnant, d'extraordinaire, s'il vous plaît, à ce que je me rende de Constantinople à Scutari en faisant le tour de la mer Noire?»
Le banquier Sélim et Ahmet se regardèrent. Est-ce que le riche négociant de Galata était devenu fou?
«Ami Kéraban, dit alors Sélim, nous ne songeons point à vous contrarier….»
C'était la phrase habituelle par laquelle on commençait prudemment toute conversation avec le têtu personnage.
«… Nous ne voulons pas vous contrarier, mais il nous semble que, pour aller directement de Constantinople à Scutari, il n'y a qu'à traverser le Bosphore!
—Il n'y a plus de Bosphore!
—Plus de Bosphore?… répéta Ahmet.
—Pour moi, du moins! Il n'y en a que pour ceux qui veulent se soumettre à payer un impôt inique, un impôt de dix paras par personne, un impôt dont le gouvernement des nouveaux Turcs vient de frapper ces eaux libres de tout droit jusqu'à ce jour!
—Quoi!… un nouvel impôt! s'écria Ahmet, qui comprit en un instant dans quelle aventure un entêtement indéracinable venait de lancer son oncle.
—Oui, reprit le seigneur Kéraban en s'animant de plus belle. Au moment où j'allais m'embarquer dans mon caïque … pour aller dîner à Scutari … avec mon ami Van Mitten, cet impôt de dix paras venait d'être établi!… Naturellement, j'ai refusé de payer!… On a refusé de me laisser passer!… J'ai dit que je saurais bien aller à Scutari sans traverser le Bosphore!… On m'a répondu que cela ne serait pas!… J'ai répondu que cela serait!… Et cela sera! Par Allah! je me serais plutôt coupé la main que de la porter à ma poche pour en tirer ces dix paras! Non! par Mahomet! par Mahomet! ils ne connaissent pas Kéraban!»