—Diable! voilà un coup droit, difficile à parer! dit à mi-voix Van
Mitten.
—On ne le parera pas!» répondit Bruno.
Ahmet, en effet, avait reçu ce coup en plein coeur. De son côté, Amasia, vivement atteinte par l'annonce du départ de son fiancé, demeurait immobile, près de Nedjeb, qui aurait arraché les yeux au seigneur Kéraban.
Au fond de la galerie, le capitaine de la Guïdare ne perdait pas un mot de cette conversation. Cela prenait évidemment une tournure favorable à ses projets.
Sélim, bien qu'il eût peu d'espoir de modifier la résolution de son ami, crut devoir intervenir, pourtant, et dit:
«Est-il donc nécessaire, Kéraban, que votre neveu fasse avec vous le tour de la mer Noire?
—Nécessaire, non! répondit Kéraban, mais je ne pense pas qu'Ahmet hésite à m'accompagner!
—Cependant!… reprit Sélim.
—Cependant?…» répondit l'oncle, dont les dents se serrèrent, ainsi qu'il lui arrivait au début de toute discussion.
Une minute de silence, qui parut interminable, suivit le dernier mot prononcé par le seigneur Kéraban. Mais Ahmet avait énergiquement pris son parti. Il parlait bas à la jeune fille. Il lui faisait comprendre que, quelque chagrin qu'ils dussent ressentir tous deux de ce départ, mieux valait ne pas résister; que, sans lui, ce voyage pourrait éprouver des retards de toutes sortes; qu'avec lui, au contraire, ce voyage s'accomplirait plus rapidement; qu'avec sa parfaite connaissance de la langue russe, il ne laisserait perdre ni un jour ni une heure; qu'il saurait bien obliger son oncle à faire les pas doubles, comme on dit, cela dût-il lui coûter le triple; qu'enfin, avant la fin du prochain mois, c'est-à-dire avant la date à laquelle Amasia devait être mariée pour sauvegarder un intérêt de fortune considérable, il aurait ramené Kéraban sur la rive gauche du Bosphore.