—Mais la langue des voyageurs modernes!
—Dis donc, mon neveu, répondit l'entêté personnage, en s'animant, est-ce que j'ai l'air d'un voyageur moderne, qui consente jamais à monter en wagon et à se faire tirer par une mécanique? Est-ce que j'ai besoin de glisser sur des rails, quand je puis rouler sur une route?
—Lorsqu'on est pressé, mon oncle….
—Ahmet, regarde-moi bien en face et retiens ceci: il n'y aurait plus de voitures, que j'irais en charrette; plus de charrettes, que j'irais à cheval; plus de cheval, que j'irais à âne; plus d'âne, que j'irais à pied; plus de pieds, que j'irais à genoux; plus de genoux, que j'irais….
—Ami Kéraban, arrêtez-vous, de grâce! s'écria Van Mitten.
—…Que j'irais sur le ventre! répliqua le seigneur Kéraban. Oui!… sur le ventre!»
Et saisissant le bras d'Ahmet:
«Est-ce que tu as jamais entendu dire que Mahomet ait pris le chemin de fer pour aller à la Mecque?»
A ce dernier argument, il n'y avait évidemment rien à répondre. Aussi, Ahmet, qui aurait pu répliquer que, s'il y avait eu des chemins de fer de son temps, Mahomet les eût pris, sans doute, se tut-il, pendant que le seigneur Kéraban continuait à grommeler dans son coin, en dénaturant à plaisir tous les mots de l'argot railwayen.
Cependant, si la chaise ne pouvait prétendre à lutter de rapidité avec un express, elle marchait bien. Son attelage, sur une route assez bonne, l'enlevait au petit galop, et il n'y avait pas à se plaindre. Les chevaux ne manquaient point aux relais. Ahmet, qui s'était chargé du règlement de toutes les dépenses,—son oncle y avait volontiers consenti,—payait des surtaxes et soldait les bakhchichs ou pourboires des postillons avec une générosité impériale. Les billets s'envolaient de sa poche. On eût dit d'un cavalier semant des roubles sur les chemins d'un «rallie-paper»!