—Alors, parlez, parlez, Van Mitten! reprit Kéraban. En ma qualité de Turc, j'aime les histoires, et en ma qualité de célibataire, j'adore surtout les histoires de ménage!
—Eh bien, ami Kéraban, reprit le Hollandais, du ton dont il eût conté les aventures d'un autre, depuis quelques années, la vie était devenue intolérable entre madame Van Mitten et moi. Discussions incessantes sur toutes choses, sur l'heure de se lever, sur l'heure de se coucher, sur l'heure des repas, sur ce qu'on mangerait, sur ce qu'on ne mangerait pas, sur ce qu'on boirait, sur ce qu'on ne boirait pas, sur le temps qu'il faisait, sur le temps qu'il allait faire, sur le temps qu'il avait fait, sur les meubles que l'on placerait ici ou que l'on placerait là, sur le feu qu'il fallait allumer dans une chambre plutôt que dans l'autre, sur la fenêtre qu'il convenait d'ouvrir, sur la porte qu'il convenait de fermer, sur les plantes que l'on planterait dans le jardin, sur celles qu'on arracherait, enfin….
—Enfin, ça allait bien! dit Kéraban.
—Comme vous voyez, mais ça allait surtout en empirant, parce qu'au fond, je suis d'un caractère doux, d'un tempérament docile, et que je cédais sur tout pour n'avoir de querelle sur rien!
—C'était peut-être le plus sage! dit Ahmet.
—C'était, au contraire, le moins sage! répondit Kéraban, prêt à soutenir une discussion sur ce sujet.
—Je n'en sais rien, reprit Van Mitten; mais, quoi qu'il en soit, dans notre dernière dispute, j'ai voulu résister…. J'ai résisté, oui, comme un véritable Kéraban!
—Par Allah! cela n'est pas possible! s'écria l'oncle d'Ahmet, qui se connaissait bien.
—Plus qu'un Kéraban, ajouta Van Mitten!
—Mahomet me protège! répondit Kéraban. Mais prétendre que vous êtes plus entêté que moi!…