Cependant, sous l'instigation d'Ahmet, grâce à ces poignées de roubles qu'il prodiguait, les chevaux étaient toujours prêts à s'atteler à la chaise, et les postillons, stimulés, coupaient par le plus court. Le soir, on avait dépassé la bourgade de Dorte, et quelques lieues plus loin, on retrouvait les bords de la mer Putride.
En cet endroit, la curieuse lagune n'est séparée de la mer d'Azof que par une langue de sable peu élevée, faite d'un bourrelet de coquilles, dont la largeur moyenne peut être évaluée à un quart de lieue.
Cette langue s'appelle flèche d'Arabat. Elle s'étend depuis le village de ce nom, au sud, jusqu'à Ghénitché, au nord,—en terre ferme,—coupée seulement en cet endroit par une saignée de trois cents pieds, par laquelle entrent les eaux de la mer d'Azof, ainsi qu'il a été dit plus haut.
Avec le lever du jour, le seigneur Kéraban et ses compagnons furent entourés de vapeurs humides, épaisses, malsaines, qui se dissipèrent peu à peu sous l'action des rayons solaires.
La campagne était moins boisée, plus déserte aussi. On y voyait paître en liberté des dromadaires de grande taille,—ce qui faisait de cette contrée comme une annexe du désert arabique. Les charrettes qui passaient, construites en bois, sans un seul morceau de fer, assourdissaient l'air en grinçant sur leurs essieux frottés de bitume. Tout cet aspect est assez primitif; mais, dans les maisons des villages, dans les fermes isolées, se retrouve encore la générosité de l'hospitalité tartare. Chacun peut y entrer, s'asseoir à la table du maître, puiser aux plats qui y sont incessamment servis, manger à sa faim, boire à sa soif, et s'en aller avec un simple «merci» pour toute rétribution.
Il va sans dire que les voyageurs n'abusèrent jamais de la simplicité de ces vieilles coutumes, qui ne tarderont pas à disparaître. Ils laissèrent toujours et partout, sous forme de roubles, des marques suffisantes de leur passage. Le soir, l'attelage, épuisé par une longue course, s'arrêtait à la bourgade d'Arabat, à l'extrémité sud de la flèche.
Là, sur le sable, s'élève une forteresse, au pied de laquelle les maisons sont bâties pêle-mêle. Partout des massifs de fenouil, qui sont de véritables réceptacles à couleuvres, et des champs de pastèques, dont la récolte est extrêmement abondante.
Il était neuf heures du soir, lorsque la chaise fit halte devant une auberge d'assez mince apparence. Mais, il faut en convenir, c'était encore la meilleure de l'endroit. En ces régions perdues de la Chersonèse, il ne convenait pas de se montrer trop difficile.
«Neveu Ahmet, dit le seigneur Kéraban, voilà plusieurs nuits et plusieurs jours que nous courons sans stationner ailleurs qu'aux relais de poste. Or, je ne serais pas fâché de m'étendre quelques heures dans un lit, fut-ce même dans un lit d'auberge.
—Et moi, j'en serais enchanté, ajouta Van Mitten, en se redressant sur les reins.