Mais le peu endurant oncle d'Ahmet n'en garda pas moins une vive rancune à l'égard de cet importun, qui se permettait de le devancer sur les routes et de lui prendre ses chevaux.
En tout cas, comme il n'avait plus l'emploi des dromadaires, il les revendit à un chef de caravane, qui partait pour le détroit d'Iénikalé; mais il ne les vendit vivants que pour la prix qu'on les eût achetés morts. De là, une perte assez sensible que le rancunier Kéraban porta, in petto, au passif du seigneur Saffar.
Il va sans dire que ce Saffar n'était point à Kertsch,—ce qui lui évita sans doute une discussion des plus sérieuses avec son concurrent. Depuis deux jours, il avait quitté la ville, pour prendre le chemin du Caucase. Circonstance heureuse, puisqu'il ne précéderait plus des voyageurs décidés à suivre la route du littoral.
Un bon souper à l'Hôtel Constantin, une bonne nuit dans des chambres assez confortables, firent oublier les ennuis passés aux maîtres aussi bien qu'aux serviteurs. Aussi, une lettre, adressée par Ahmet à Odessa, put-elle dire que le voyage s'accomplissait régulièrement.
Comme le départ n'avait été décidé pour le lendemain, 5 septembre, qu'à dix heures du matin, le consciencieux Van Mitten se leva en même temps que le soleil, afin de visiter la ville. Il trouva, cette fois, Ahmet prêt à l'accompagner.
Tous deux s'en allèrent donc à travers les larges rues de Kertsch, bordées de trottoirs dallés, où fourmillaient des chiens vagabonds, qu'un bohémien, exécuteur patenté de ces basses oeuvres, est chargé d'assommer à coups de bâton. Mais, sans doute, le bourreau avait passé une partie de la nuit à boire, car Ahmet et le Hollandais eurent quelque peine à échapper aux crocs de ces dangereuses bêtes.
Le quai de pierre, construit sur la mer, au fond de la baie formée par un retour de la côte, qui se prolonge jusqu'aux rives du détroit, leur permit de se promener plus aisément. Là s'élèvent le palais du gouverneur et la maison de la douane. Un peu au large, par suite du manque d'eau, sont mouillés les navires, auxquels le port de Kertsch offre un bon ancrage, non loin du lazaret. Ce port est devenu assez commerçant, depuis la cession de la ville à la Russie en 1774, et on y trouve un vaste entrepôt de ce sel que fournissent les salines de Pérékop.
«Avons-nous le temps de monter là? dit Van Mitten, en désignant le mont Mithridate, sur lequel se dresse actuellement un temple grec, enrichi des dépouilles de ces tumuli, si nombreux dans la province de Kertsch,—temple qui a remplacé l'antique acropole.
—Hum! fit Ahmet, il ne faudrait pas risquer de faire attendre l'oncle
Kéraban!
—Ni son neveu! répondit en souriant Van Mitten.