Ahmet était résolu à marcher avec la plus grande rapidité. Vingt-quatre jours lui restaient encore pour achever son itinéraire, pour atteindre Scutari à la date fixée. Sur ce point, son oncle était d'accord avec lui. Sans doute, Van Mitten eût préféré voyager à son aise, recueillir des impressions plus durables, n'être point tenu d'arriver à un jour près; mais on ne consultait pas Van Mitten. C'était un convive, pas autre chose, qui avait accepté de dîner chez son ami Kéraban. Eh bien, on le conduisait à Scutari. Qu'aurait-il pu vouloir de plus?

Cependant, Bruno, par acquit de conscience, au moment de s'aventurer dans la Russie caucasienne, avait cru devoir lui faire quelques observations. Le Hollandais, après l'avoir écouté, lui demanda de conclure.

«Eh bien, mon maître, dit Bruno, pourquoi ne pas laisser le seigneur Kéraban et le seigneur Ahmet courir tous les deux, sans repos ni trêve, le long de cette mer Noire?

—Les quitter, Bruno? avait répondu Van Mitten.

—Les quitter, oui, mon maître, les quitter, après leur avoir souhaité bon voyage!

—Et rester ici?…

—Oui, rester ici, afin de visiter tranquillement le Caucase, puisque notre mauvaise étoile nous y a conduits! Après tout, nous serons, aussi bien là qu'à Constantinople, à l'abri des revendications de madame Van….

—Ne prononce pas ce nom, Bruno!

—Je ne le prononcerai pas, mon maître, pour ne point vous être désagréable! Mais, c'est à elle, en somme, que nous devons d'être embarqués dans une pareille aventure! Courir jour et nuit en chaise de poste, risquer de s'embourber dans les marécages ou de se rôtir dans des provinces en combustion, franchement, c'est trop, c'est beaucoup trop! Je vous propose donc, non point de discuter cela avec le seigneur Kéraban,—vous n'aurez pas le dessus!—mais de le laisser partir en le prévenant, par un petit mot bien aimable, que vous le retrouverez à Constantinople, quand il vous plaira d'y retourner!

—Ce ne serait pas convenable, répondit Van Mitten.