—Peut-être cette halle, reprit le Hollandais, nous donnera-t-elle un peu de l'imprévu qui manque à notre voyage! Je pense que mon jeune ami Ahmet nous permettra de respirer?…

—Jusqu'à l'arrivée des chevaux, répondit Ahmet.

Nous sommes déjà an neuvième jour du mois!

—Voilà une réponse comme je les aime! répliqua Kéraban. Voyons ce qu'il y a à l'office!»

C'était une assez médiocre auberge, que l'auberge de Ducha, bâtie sur le bords de la petite rivière de Mdsymta, qui coule torrentiellement des contreforts du voisinage.

Cette bourgade ressemblait beaucoup à ces villages cosaques, qui portent le nom de stamisti, avec palissade et portes que surmonte une tourelle carrée, où veille nuit et jour quelque sentinelle. Les maisons, à hauts toits de chaume, aux murs de bois emplâtres de glaise, abritées sous l'ombrage de beaux arbres, logent une population, sinon aisée, du moins au-dessus de l'indigence.

Du reste, les Cosaques ont presque entièrement perdu leur originalité native à ce contact incessant avec les ruraux de la Russie orientale. Mais ils sont restés braves, alertes, vigilants, gardiens excellents des lignes militaires confiées à leur surveillance, et passent avec raison pour les premiers cavaliers du monde, aussi bien dans les chasses qu'ils donnent aux montagnards dont la rébellion est à l'état chronique, que dans les joutes ou tournois où ils se montrent écuyers émérites.

Ces indigènes sont d'une belle race, reconnaissable à son élégance, à la beauté de ses formes, mais non à son costume, qui se confond avec celui du montagnard caucasien. Cependant, sous le haut bonnet fourré, il est encore facile de retrouver ces faces énergiques qu'une épaisse barbe recouvre jusqu'aux pommettes.

Lorsque le seigneur Kéraban, Ahmet et Van Mitten s'assirent a la table de l'auberge, on leur servit un repas dont les éléments avaient été pris au doukhan voisin, sorte d'échoppe où le charcutier, le boucher, l'épicier, se confondent le plus souvent en un seul et mémo industriel. Il y avait un dindon rôti, un de ces gâteaux de farine de maïs piqués de languettes d'un fromage de buffle, qui portent le nom de gatschapouri, l'inévitable plat national, le blini, sorte de crêpe au lait acide; puis, pour boisson, quelques bouteilles d'une bière épaisse, et des flacons de vadka, eau-de-vie très forte, dont les Russes font une incroyable consommation.

Franchement, on ne pouvait exiger mieux dans l'auberge d'une petite bourgade perdue sur les extrêmes confins de la mer Noire, et, l'appétit aidant, les convives firent honneur à ce repas qui variait l'ordinaire de leurs provisions de voyage.