Puis, dans la même journée, ce furent les petites bourgades de Goudouati et de Gounista, et, à minuit, après une rapide étape de dix-huit lieues, les voyageurs venaient prendre quelques heures de repos à la bourgade Soukhoum-Kalé, bâtie sur une large baie foraine, qui s'étend dans le sud jusqu'au cap Kodor.

Soukhoum-Kalé est le principal port de l'Abkasie; mais la dernière guerre du Caucase a en partie détruit la ville, où se pressait une population hybride de Grecs, d'Arméniens, de Turcs, de Russes, encore plus que d'Abkases. Maintenant, l'élément militaire y domine, et les steamers d'Odessa ou de Poti envoient de nombreux visiteurs aux casernes, construites près de l'ancienne forteresse, qui fut élevée au seizième siècle, sous le règne d'Amurah, époque de la domination ottomane.

Un repas, d'un menu très géorgien, composé d'une soupe aigre au bouillon de poule, d'un ragoût de viande farcie, assaisonné de lait acide au safran,—repas qui ne pouvait être que médiocrement apprécié par deux Turcs et un Hollandais,—précéda le départ, à neuf heures du matin.

Après avoir laissé en arrière la jolie bourgade de Kélasouri, bâtie dans l'ombreuse vallée de Kélassur, les voyageurs franchirent le Kodor à vingt-sept verstes de Soukhoum-Kalé. La chaise longea ensuite d'énormes futaies, que l'on pouvait comparer à de véritables forêts vierges, avec lianes inextricables, broussailles touffues, dont on n'a raison que par le fer ou le feu, et auxquelles ne manquent ni les serpents, ni les loups, ni les ours, ni les chacals,—un coin de l'Amérique tropicale, jeté sur le littoral de la mer Noire. Mais déjà la hache des exploitants se promène à travers ces forêts que tant de siècles ont respectées, et ces beaux arbres disparaîtront avant peu pour les besoins de l'industrie, charpentes de maisons ou charpentes de navires.

Otchemchiri, chef-lieu du district qui comprend le Kodor et le Samourzakan, importante bourgade maritime, assise sur deux cours d'eau, Hori, dont le sanctuaire byzantin mérite d'être visité, mais, faute de temps, ne put l'être en cette circonstance, Gajida et Anaklifa, furent dépassés dans cette journée,—une des plus longues par les heures employées à courir, une des plus rapides par l'espace qui fut dévoré au galop de l'attelage. Mais aussi, le soir, vers onze heures, les voyageurs arrivaient à la frontière de l'Abkasie, ils franchissaient à gué le fleuve Ingour, et, vingt-cinq verstes plus loin, ils s'arrêtaient a Redout-Kalé, chef-lieu de la Mingrélie, l'une des provinces du gouvernement de Koutaïs.

Les quelques heures de nuit qui restaient furent consacrées au sommeil. Cependant, si fatigué qu'il fut, Van Mitten se leva de grand matin, afin de faire au moins une excursion profitable avant son départ. Mais il trouva Ahmet levé aussi tôt que lui, tandis que le seigneur Kéraban dormait encore dans une assez bonne chambre de la principale auberge.

«Déjà hors du lit? dit Van Mitten, en apercevant Ahmet, qui allait sortir! Est-ce que mon jeune ami a l'intention de m'accompagner dans ma promenade matinale?

—En ai-je le temps, monsieur Van Mitten? répondit Ahmet. Ne faut-il pas que je m'occupe de renouveler nos provisions de voyage? Nous ne tarderons pas à franchir la frontière russo-turque, et il ne sera pas aisé de se ravitailler dans les déserts du Lazistan et de l'Anatolie! Vous voyez donc bien que je n'ai pas un instant à perdre!

—Mais, cela fait, répondit le Hollandais, ne pourrez-vous disposer de quelques heures?…

—Cela fait, monsieur Van Mitten, j'aurai à visiter notre chaise de poste, à m'entendre avec un charron pour qu'il en resserre les écrous, qu'il graisse les essieux, qu'il voie si le frein n'a pas joué, et qu'il change la chaîne du sabot. Il ne faut pas, au delà de la frontière, que nous ayons besoin de nous réparer! J'entends donc remettre la chaise en parfait état, et je compte bien qu'elle finira avec nous cet étonnant voyage!