Que les Grecs, au temps d'Hésiode, l'aient connu sous le nom d'Istor ou Histor; que le nom de Danuvius ait été importé par les armées romaines, et que César, le premier, l'ait fait connaître sous ce nom; que dans la langue des Thraces, il signifie «nuageux»; qu'il vienne du celtique, du sanscrit, du zend ou du grec; que le professeur Bupp ait raison, ou que le professeur Windishmann n'ait pas tort, lorsqu'ils disputent sur cette origine, ce fut le seigneur Kéraban qui, comme toujours, réduisit finalement son adversaire au silence, en faisant venir le mot Danube, du mot zend «asdanu», qui signifie: la rivière rapide.

Mais, si rapide qu'elle soit, son cours ne suffit pas à entraîner la masse de ses eaux, en les contenant dans les divers lits qu'elle s'est creusés, et il faut compter avec les inondations du grand fleuve. Or, par entêtement, le seigneur Kéraban ne compta pas, en dépit des observations qui lui furent faites, et il lança sa chaise à travers le vaste delta.

Il n'était pas seul, dans cette solitude, en ce sens que nombre de canards, d'oies sauvages, d'ibis, de hérons, de cygnes, de pélicans, semblaient lui faire cortège. Mais, il oubliait que, si la nature a fait de ces oiseaux aquatiques des êchassiers ou des palmipèdes, c'est qu'il faut des palmes ou des échasses pour fréquenter cette région trop souvent submergée, à l'époque des grandes crues, après la saison pluvieuse.

Or, les chevaux de la chaise étaient insuffisamment conformés, on en conviendra, pour fouler du pied ces terrains détrempés par les dernières inondations. Au delà de cette branche du Danube, qui va se jeter dans la mer Noire à Sulina, ce n'était plus qu'un vaste marécage au travers duquel se dessinait une route à peu près impraticable. Malgré les conseils des postillons, auxquels se joignit Van Mitten, le seigneur Kéraban donna l'ordre de pousser plus avant, et il fallut bien lui obéir. Il arriva donc ceci: c'est que, vers le soir, la chaise fut bien et dûment embourbée, sans qu'il fût possible aux chevaux de la tirer de là.

«Les routes ne sont pas suffisamment entretenues dans cette contrée! crut devoir faire observer Van Mitten.

—Elles sont ce qu'elles sont! répondit Kéraban. Elles sont ce qu'elles peuvent être sous un pareil gouvernement!

—Nous ferions peut-être mieux de revenir en arrière et de prendre un autre chemin?

—Nous ferons mieux, au contraire, de continuer à marcher en avant et de ne rien changer à notre itinéraire!

—Mais le moyen?…

—Le moyen, répondit le têtu personnage, consiste à envoyer chercher des chevaux du renfort au village le plus voisin. Que nous couchions dans notre voiture ou dans une auberge, peu importe!»