Et, si hermétiquement que Bruno eût fermé le châssis du cabriolet, quelques douzaines de cousins avaient pu y pénétrer et s'acharnaient contre le pauvre homme. Aussi, que de tapes, que de grattements, et comme il s'en donnait de les traiter de moustiques, alors que le seigneur Kéraban ne pouvait l'entendre!
Une heure se passa ainsi, puis une autre heure encore. Peut-être, sans l'agaçante attaque de ces insectes, Bruno, succombant à la fatigue, se serait-il enfin laissé aller au sommeil? Mais dormir dans ces conditions eût été impossible.
Il devait être un peu plus de minuit, lorsque Bruno eut une idée. Elle eût même dû lui venir plus tôt, à lui, un de ces Hollandais pur sang, qui, en venant au monde, cherchent plutôt le tuyau d'une pipe que le sein de leur nourrice. Ce fut de se mettre à fumer, de combattre l'envahissement des cousins à coups de bouffées de tabac. Comment n'y avait-il pas déjà songé? S'ils résistaient à l'atmosphère nicotique qu'il allait emprisonner dans son cabriolet, c'est que ces insectes ont la vie dure au milieu des marécages du bas Danube!
Bruno tira donc de sa poche sa pipe de porcelaine à fleurs émaillées,—une soeur de celle qui lui avait été si impudemment volée à Constantinople. Il la bourra comme il eût fait d'une arme à feu qu'il comptait décharger sur les troupes ennemies; puis, il battit le briquet, alluma le fourneau, aspira à pleins poumons la fumée d'un excellent tabac de Hollande, et la rejeta en énormes volutes.
L'essaim bourdonna tout d'abord en redoublant ses assourdissants coups d'ailes, et se dispersa peu à peu dans les angles les plus obscurs du cabriolet.
Bruno ne put que se féliciter de sa manoeuvre. La batterie qu'il venait de démasquer faisait merveille, les assaillants se repliaient en désordre; mais, comme il ne cherchait pas à faire de prisonniers,—bien au contraire,—il ouvrit rapidement le châssis, afin de donner une issue aux insectes du dedans, sachant bien que ses bordées de fumée interdiraient tout accès aux insectes du dehors.
Ainsi fut-il fait. Bruno, débarrassé de cette importune légion de diptères, put même se hasarder à regarder à droite et à gauche. La nuit était toujours aussi noire. Il passait de grands coups de brise, qui ébranlaient parfois la voiture; mais elle adhérait fortement au sol, trop fortement même. Donc, nulle crainte qu'elle fût renversée.
Bruno chercha à voir en avant, vers l'horizon du nord, si quelque lumière ne se montrait pas, qui eût annoncé le retour du postillon et des chevaux de renfort. Obscurité complète, ténèbres d'autant plus profondes, au lointain, que le devant de la chaise de poste se découpait dans le segment lumineux des lanternes. Cependant, en portant ses regards sur les côtés, à une distance de soixante pas environ, Bruno crut apercevoir quelques points brillants, qui se déplaçaient dans l'ombre, rapidement, sans bruit, tantôt au ras du sol, tantôt à deux ou trois pieds au-dessus.
Bruno se demanda tout d'abord si ce n'étaient pas là quelques phosphorescences de feux follets, dont le dégagement se produisait à la surface d'un marais où ne manque pas l'hydrogène sulfuré.
Mais si, en sa qualité d'être raisonnant, sa raison risquait de l'induire en erreur, il ne pouvait en être ainsi des chevaux de la chaise, que leur instinct n'eût pas trompés sur la cause de ce phénomène. En effet, ils commencèrent à donner quelques signes d'agitation, les naseaux éventés, renâclant d'une façon insolite.