—Oui, répondit Ahmet, mais, si bon guide qu'il soit, mon oncle, n'oublions pas qu'il ne faut pas s'aventurer imprudemment sur ces routes de l'Anatolie!

—Ah! toujours tes craintes!

—Oncle Kéraban, je ne nous croirai véritablement à l'abri de toute éventualité, que lorsque nous serons à Scutari….

—Et que tu seras marié! Soit! répondit Kéraban en serrant la main d'Ahmet. Eh bien, dans douze jours, je te le promets, Amasia sera la femme du plus défiant des neveux….

—Et la nièce du….

—Du meilleur des oncles» s'écria Kéraban, qui termina sa phrase par un bel éclat de rire.

Le matériel roulant de la caravane était ainsi composé: deux «talikas», sorte de calèches assez confortables, qui peuvent se fermer en cas de mauvais temps, avec quatre chevaux, attelés par couple à chaque talika, et deux chevaux de selle. Ahmet avait été trop heureux, même pour un haut prix, de trouver ces véhicules à Trébizonde, ce qui lui permettrait d'achever le voyage dans de bonnes condition le seigneur Kéraban, Amasia et Nedjeb avaient pris place dans la première talika, dont Nizib occupait le siège de derrière. Au fond de la seconde trônait la noble Saraboul, auprès de son fiancé et en face de son frère, avec Bruno, faisant office de valet de pied.

Un des chevaux de selle était monté par Ahmet, l'autre par le guide, qui tantôt galopait aux portièresdes talikas, conduites en poste, tantôt éclairait la route par quelque pointe en avant.

Comme le pays pouvait ne pas être très sur, les voyageurs s'étaient munis de fusils et de revolvers, sans compter les armes qui figuraient d'ordinaire aux ceintures du seigneur Yanar et de sa soeur, et les fameux pistolets râteurs du seigneur Kéraban. Ahmet, bien que le guide lui assurât qu'il n'y avait rien à craindre sur ces routes, avait voulu se précautionner contre toute agression.

En somme, deux cents lieues environ a faire en douze jours avec ces moyens de transport, même sans relayer dans une contrée où les maisons de poste étaient rares, même en laissant aux chevaux le repos de chaque nuit, il n'y avait rien là qui fût absolument difficile. Donc, à moins d'accidents imprévus ou improbables, ce voyage circulaire devait s'achever dans les délais voulus. Le pays qui s'étend depuis Trébizonde jusqu'à Sinope est appelé Djanik par les Turcs. C'est au delà que commence l'Anatolie proprement dite, l'ancienne Bythinie, devenue l'un des plus vastes pachaliks de la Turquie d'Asie, qui comprend la partie ouest de l'ancienne Asie Mineure avec Koutaieh pour capitale et Brousse, Smyrne, Angora, etc., pour principales villes.