—Le littoral de l'Asie Mineure! s'écria Kéraban, Mais notre itinéraire ne suit-il pas ce littoral?
—En effet, mon oncle!
—Eh bien! si l'infâme Saffar, répondit Kéraban, se rencontre sur mon chemin, Vallah-billah tielah! Malheur à lui!»
Après avoir prononcé cette formule qui est le «serment de Dieu», le seigneur Kéraban ne pouvait rien dire de plus terrible: il se tut.
Mais comment voyagerait-on, maintenant que la chaise de poste manquait aux voyageurs? De suivre la route à cheval, cela ne pouvait sérieusement se proposer au seigneur Kéraban. Sa corpulence s'y opposait. S'il eût souffert du cheval, le cheval aurait encore plus souffert de lui. Il fut donc convenu que l'on se rendrait à Choppa, la bourgade la plus rapprochée. Ce n'était que quelques verstes à faire, et Kéraban les ferait à pied,—Bruno aussi, car il était tellement moulu qu'il n'aurait pu réenfourcher sa monture.
«Et cette demande d'argent dont vous devez parler? … dit-il à son maître qu'il avait tiré à part.
—A Choppa!» répondit Van Mitten.
Et il ne voyait pas sans quelque inquiétude approcher le moment où il devrait toucher cette question délicate.
Quelques instants après, les voyageurs descendaient la route dont la pente côtoie les rivages du Lazistan.
Une dernière fois, le seigneur Kéraban se retourna pour montrer le poing aux Cosaques, qui l'avaient si désobligeamment embarqué,—lui!— dans un wagon de chemin de fer, et, au détour de la côte, il perdit de vue la frontière de l'empire moscovite.