—Et c'est tout ce qu'il nous faut! répondit Kéraban, qui, pour rien au monde, n'eût voulu laisser voir l'ombre d'un regret à l'endroit de son excellente chaise de poste.
—Oui … reprit Ahmet, avec une bonne litière de paille dans cette araba….
—Nous serons comme des princes, mon neveu!
—Des princes de théâtre! murmura Bruno.
—Hein? fit Kéraban.
—D'ailleurs, reprit Ahmet, nous ne sommes plus qu'à cent soixante agatchs [Footnote: Environ soixante lieues.] de Trébizonde, et là, j'y compte bien, nous pourrons nous refaire un meilleur équipage.
—Je répète que celui-ci suffira!» dit Kéraban, en observant, sous son sourcil froncé, s'il surprendrait au visage de ses compagnons l'apparence d'une contradiction.
Mais tous, écrasés par ce formidable regard s'étaient fait une figure impassible.
Voici ce qui fut convenu: le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno devaient prendre place dans l'araba, dont l'un des chevaux serait monté par le postillon, chargé du soin de relayer après chaque étape; Ahmet et Nizib, très habitués aux fatigues de l'équitation, suivraient à cheval. On espérait ainsi ne point éprouver trop de retard jusqu'à Trébizonde. Là, dans cette importante ville, on aviserait au moyen de terminer ce voyage le plus confortablement possible.
Le seigneur Kéraban donna donc le signal du départ, après que l'araba eut été munie de quelques vivres et ustensiles, sans compter les deux narghilés, heureusement sauvés de la collision, et qui furent mis à la disposition de leurs propriétaires. D'ailleurs, les bourgades de cette partie du littoral sont assez rapprochées les unes des autres. Il est même rare que plus de quatre à cinq lieues les séparent. On pourrait donc facilement se reposer ou se ravitailler, en admettant que l'impatient Ahmet consentit à accorder quelques heures de repos et surtout que les douckhans des villages fussent suffisamment approvisionnés.