Sur un signe de son maître, Nizib sortit aussitôt, afin de tout disposer pour le mieux.

En même temps, le seigneur Kéraban, Van Mitten et Ahmet, suivis de Bruno, entraient dans la seconde chambre et prenaient place devant un foyer de bois flambant, près d'une petite table. Là, dans des plats grossiers se trouvaient quelques restes de viande froide, auxquels les voyageurs affamés firent honneur. Bruno, les regardant manger si avidement, semblait même penser qu'ils leur en faisaient trop.

«Et mais il ne faut pas oublier Bruno ni Nizib! fit observer Van Mitten, après un quart d'heure d'un travail de mastication que le serviteur du digne Hollandais trouva interminable.

—Non certes, répondit le seigneur Kéraban, il n'y a pas de raison pour qu'ils meurent de faim plus que leurs maîtres!

—Il est vraiment bien bon! murmura Bruno.

—Et il ne faut point les traiter comme des Cosaques! … ajouta
Kéraban! … Ah! ces Cosaques! … on en pendrait cent….

—Oh! fit Van Mitten.

—Mille … dix mille … cent mille … ajouta Kéraban en secouant son ami d'une main vigoureuse, qu'il en resterait trop encore!… Mais la nuit s'avance! … Allons dormir!

—Oui, cela vaut mieux!» répondit Van Mitten, qui, par ce «oh!» intempestif, avait failli provoquer le massacre d'une grande partie des tribus nomades de l'Empire moscovite.

Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Ahmet revinrent alors dans la première chambre, au moment où Nizib y rejoignait Bruno pour souper avec lui. Là, s'enveloppant de leur manteau, étendus sur les bancs, tous trois cherchèrent à tromper dans le sommeil les longues heures d'une nuit de tempête. Mais il leur serait bien difficile, sans doute, de dormir dans ces conditions.