—Tu me comprends, Manoel, répondit Benito.
—Je te comprends, mon ami, mon frère! reprit Manoel, bien que je ne partage pas, bien que je ne puisse partager toutes tes craintes! Quel lien pourrait-il exister entre ton père et cet aventurier? Évidemment ton père ne l'a jamais vu!
—Je ne dis pas que mon père connaisse Torrès, répondit Benito, mais oui!… il me semble que Torrès connaît mon père!… Que faisait-il, cet homme, aux environs de la fazenda, lorsque nous l'avons rencontré dans la forêt d'Iquitos? Pourquoi a-t-il refusé dès lors l'hospitalité que nous lui offrions, pour s'arranger ensuite de façon à devenir presque forcément notre compagnon de voyage? Nous arrivons à Tabatinga et il s'y trouve comme s'il nous attendait! Le hasard est-il pour tout dans ces rencontres, ou serait-ce la suite d'un plan préconçu? Devant le regard à la fois fuyant et obstiné de Torrès, tout cela me revient à l'esprit!… Je ne sais… je me perds dans ces choses inexplicables! Ah! pourquoi ai-je eu cette idée de lui offrir de s'embarquer sur notre jangada!
—Calme-toi, Benito… je t'en prie!
—Manoel! s'écria Benito, qui semblait ne pouvoir plus se contenir, crois-tu donc que, s'il ne s'agissait que de moi, cet homme, qui ne nous inspire que répulsion et dégoût, j'aurais hésité à le jeter par-dessus bord! Mais, si, en effet, c'est de mon père qu'il s'agit, je crains, en cédant à mes impressions, d'aller contre mon but! Quelque chose me dit qu'avec cet être tortueux, il peut y avoir péril à agir avant qu'un fait nous en ait donné le droit… le droit et le devoir!… En somme, sur la jangada, nous l'avons sous la main, et, en faisant tous deux bonne garde autour de mon père, nous ne pouvons pas manquer, si sûr que soit son jeu, de le forcer à se démasquer, à se trahir! Donc, attendons encore!»
L'arrivée de Torrès sur l'avant de la jangada interrompit la conversation des deux jeunes gens. Torrès les regarda en dessous, mais il ne leur adressa pas la parole.
Benito ne se trompait pas, lorsqu'il disait que les yeux de l'aventurier étaient attachés à la personne de Joam Garral, toutes les fois qu'il ne se sentait pas observé.
Non! il ne se trompait pas, lorsqu'il affirmait que la figure de
Torrès devenait sinistre en regardant son père!
Par quel mystérieux lien, de ces deux hommes, l'un, la noblesse même, pouvait-il,—sans le savoir, cela était clair—, être lié à l'autre?
La situation étant donnée, il était certes difficile que Torrès, maintenant surveillé tout à la fois par les deux jeunes gens, par Fragoso et Lina, pût faire un mouvement qui ne serait pas sur-le-champ réprimé. Peut-être le comprit-il. En tout cas, il ne le laissa pas voir et ne changea rien à sa manière d'être.