Avant d'être juge de droit à Manao, c'est-à-dire le premier magistrat de la province, Ribeiro avait connu Joam Dacosta, à l'époque où le jeune employé fut poursuivi pour le crime de l'arrayal diamantin. Ribeiro était alors avocat à Villa-Rica. Ce fut lui qui se chargea de défendre l'accusé devant les assises. Il prit cette cause à coeur, il la fit sienne. De l'examen des pièces du dossier, des détails de l'information, il acquit, non pas une simple conviction d'office, mais la certitude que son client était incriminé à tort, qu'il n'avait pris à aucun degré une part quelconque dans l'assassinat des soldats de l'escorte et le vol des diamants, que l'instruction avait fait fausse route,—en un mot, que Joam Dacosta était innocent.

Et pourtant, cette conviction, l'avocat Ribeiro, quels que fussent son talent et son zèle, ne parvint pas à la faire passer dans l'esprit du jury. Sur qui pouvait-il détourner la présomption du crime? Si ce n'était pas Joam Dacosta, placé dans toutes les conditions voulues pour informer les malfaiteurs de ce départ secret du convoi, qui était-ce? L'employé, qui accompagnait l'escorte, avait succombé avec la plupart des soldats, et les soupçons ne pouvaient se porter sur lui. Tout concourait donc à faire de Joam Dacosta l'unique et véritable auteur du crime.

Ribeiro le défendit avec une chaleur extrême! Il y mit tout son coeur!… Il ne réussit pas à le sauver. Le verdict du jury fut affirmatif sur toutes les questions. Joam Dacosta, convaincu de meurtre avec l'aggravation de la préméditation, n'obtint même pas le bénéfice des circonstances atténuantes et s'entendit condamner à mort.

Aucun espoir ne pouvait rester à l'accusé. Aucune commutation de peine n'était possible, puisqu'il s'agissait d'un crime relatif à l'arrayal diamantin. Le condamné était perdu… Mais, pendant la nuit qui précéda l'exécution, lorsque le gibet était déjà dressé, Joam Dacosta parvint à s'enfuir de la prison de Villa-Rica… On sait le reste.

Vingt ans plus tard, l'avocat Ribeiro était nommé juge de droit à Manao. Au fond de sa retraite, le fazender d'Iquitos apprit ce changement et vit là une heureuse circonstance, qui pouvait amener la révision de son procès avec quelques chances de réussite. Il savait que les anciennes convictions de l'avocat à son sujet devaient se retrouver intactes dans l'esprit du juge. Il résolut donc de tout tenter pour arriver à la réhabilitation. Sans la nomination de Ribeiro aux fonctions de magistrat suprême dans la province des Amazones, peut-être eût-il hésité, car il n'avait aucune nouvelle preuve matérielle de son innocence à produire. Peut-être, quoique cet honnête homme souffrît terriblement d'en être réduit à se cacher dans l'exil d'Iquitos, peut-être eût-il demandé au temps d'éteindre plus encore les souvenirs de cette horrible affaire, mais une circonstance le mit en demeure d'agir sans plus tarder.

En effet, bien avant que Yaquita ne lui en eût parlé, Joam Dacosta avait reconnu que Manoel aimait sa fille. Cette union du jeune médecin militaire et de la jeune fille lui convenait sous tous les rapports. Il était évident qu'une demande en mariage se ferait un jour ou l'autre, et Joam ne voulut pas être pris au dépourvu.

Mais alors cette pensée qu'il lui faudrait marier sa fille sous un nom qui ne lui appartenait pas, que Manoel Valdez, croyant entrer dans la famille Garral, entrerait dans la famille Dacosta, dont le chef n'était qu'un fugitif toujours sous le coup d'une condamnation capitale, cette pensée lui fut intolérable. Non! ce mariage ne se ferait pas dans ces conditions où s'était accompli le sien propre! Non! jamais!

On se rappelle ce qui s'était passé à cette époque. Quatre ans après que le jeune commis, déjà l'associé de Magalhaës, fut arrivé à la fazenda d'Iquitos, le vieux Portugais avait été rapporté à la ferme mortellement blessé. Quelques jours seulement lui restaient à vivre. Il s'effraya à la pensée que sa fille allait rester seule, sans appui; mais, sachant que Joam et Yaquita s'aimaient, il voulut que leur union se fît sans retard.

Joam refusa d'abord. Il offrit de rester le protecteur, le serviteur de Yaquita, sans devenir son mari… Les insistances de Magalhaës mourant furent telles que toute résistance devint impossible. Yaquita mit sa main dans la main de Joam, et Joam ne la retira pas.

Oui! c'était là un fait grave! Oui! Joam Dacosta aurait dû ou tout avouer ou fuir à jamais cette maison dans laquelle il avait été si hospitalièrement reçu, cet établissement dont il faisait la prospérité! Oui! tout dire plutôt que de donner à la fille de son bienfaiteur un nom qui n'était pas le sien, le nom d'un condamné à mort pour crime d'assassinat, si innocent qu'il fût devant Dieu!