À partir de ce jour, une secrète correspondance s'établit entre le magistrat et Joam Dacosta. Ribeiro engagea tout d'abord son client à ne pas se compromettre par un acte imprudent. Il voulait reprendre l'affaire, revoir le dossier, réviser l'information. Il fallait savoir si rien de nouveau ne s'était produit dans l'arrayal diamantin, touchant cette cause si grave. De ces complices du crime, un de ces contrebandiers qui avaient attaqué le convoi, n'en était-il pas qui avaient été arrêtés depuis l'attentat? Des aveux, des demi-aveux ne s'étaient-ils pas produits? Joam Dacosta, lui, en était toujours et n'en était qu'à protester de son innocence! Mais cela ne suffisait pas, et le juge Ribeiro voulait trouver dans les éléments mêmes de l'affaire à qui en incombait réellement la criminalité.
Joam Dacosta devait donc être prudent. Il promit de l'être. Mais ce fut une consolation immense, dans toutes ses épreuves, de retrouver chez son ancien avocat, devenu juge suprême, cette entière conviction qu'il n'était pas coupable. Oui! Joam Dacosta, malgré sa condamnation, était une victime, un martyr, un honnête homme, à qui la société devait une éclatante réparation! Et, lorsque le magistrat connut le passé du fazender d'Iquitos depuis sa condamnation, la situation actuelle de sa famille, toute cette vie de dévouement, de travail, employée sans relâche à assurer le bonheur des siens, il fut, non pas plus convaincu mais plus touché, et il se jura de tout faire pour arriver à la réhabilitation du condamné de Tijuco.
Pendant six mois, il y eut échange de correspondance entre ces deux hommes.
Un jour, enfin, les circonstances pressant, Joam Dacosta écrivit au juge Ribeiro:
«Dans deux mois, je serai près de vous, à la disposition du premier magistrat de la province!
Venez donc!» répondit Ribeiro.
La jangada était prête alors à descendre le fleuve. Joam Dacosta s'y embarqua avec tous les siens, femmes, enfants, serviteurs. Pendant le voyage, au grand étonnement de sa femme et de son fils, on le sait, il ne débarqua que rarement. Le plus souvent, il restait enfermé dans sa chambre, écrivant, travaillant, non à des comptes de commerce, mais, sans en rien dire, à cette sorte de mémoire qu'il appelait: «Histoire de ma vie», et qui devait servir à la révision de son procès.
Huit jours avant sa nouvelle arrestation, faite sur la dénonciation de Torrès, qui allait devancer et peut-être anéantir ses projets, il confiait à un Indien de l'Amazone une lettre par laquelle il prévenait le juge Ribeiro de sa prochaine arrivée.
Cette lettre partit, elle fut remise à son adresse, et le magistrat n'attendait plus que Joam Dacosta pour entamer cette grave affaire qu'il avait espoir de mener à bien.
Dans la nuit qui précéda l'arrivée de la jangada à Manao, une attaque d'apoplexie frappa le juge Ribeiro. Mais la dénonciation de Torrès, dont l'oeuvre de chantage venait d'échouer devant la noble indignation de sa victime, avait été suivie d'effet. Dacosta était arrêté au milieu des siens, et son vieil avocat n'était plus là pour le défendre!