Cette demande allait amener Yaquita à traiter la seconde question qui lui tenait au coeur. Elle ne le fit pas, cependant, sans une hésitation bien compréhensible.

«Joam, dit-elle, après un instant de silence, écoute-moi bien! J'ai, au sujet de la célébration de ce mariage, à te faire une proposition que tu approuveras, je l'espère. Deux ou trois fois déjà depuis vingt ans, je t'ai proposé de nous conduire, ma fille et moi, jusque dans ces provinces du Bas-Amazone et du Para, que nous n'avons jamais visitées. Les soins de la fazenda, les travaux qui réclamaient ta présence ici ne t'ont pas permis de satisfaire notre désir. T'absenter, ne fût-ce que quelques jours, cela pouvait alors nuire à tes affaires. Mais maintenant, elles ont réussi au-delà de tous nos rêves, et, si l'heure du repos n'est pas encore venue pour toi, tu pourrais du moins maintenant distraire quelques semaines de tes travaux!»

Joam Garral ne répondit pas; mais Yaquita sentit sa main frémir dans la sienne, comme sous le choc d'une impression douloureuse. Toutefois, un demi-sourire se dessina sur les lèvres de son mari: c'était comme une invitation muette à sa femme d'achever ce qu'elle avait à dire.

«Joam, reprit-elle, voici une occasion qui ne se représentera plus dans toute notre existence. Minha va se marier au loin, elle va nous quitter! C'est le premier chagrin que notre fille nous aura causé, et mon coeur se serre, quand je songe à cette séparation si prochaine! Eh bien, je serais contente de pouvoir l'accompagner jusqu'à Bélem! Ne te paraît-il pas convenable, d'ailleurs, que nous connaissions la mère de son mari, celle qui va me remplacer auprès d'elle, celle à qui nous allons la confier? J'ajoute que Minha ne voudrait pas causer à madame Valdez ce chagrin de se marier loin d'elle. À l'époque de notre union, mon Joam, si ta mère avait vécu, n'aurais-tu pas aimé à te marier sous ses yeux!»

Joam Garral, à ces paroles de Yaquita, fit encore un mouvement qu'il ne put réprimer.

«Mon ami, reprit Yaquita, avec Minha, avec nos deux fils, Benito et Manoel, avec toi, ah! que j'aimerais à voir notre Brésil, à descendre ce beau fleuve, jusqu'à ces dernières provinces du littoral qu'il traverse! Il me semble que là-bas, la séparation serait ensuite moins cruelle! Au retour, par la pensée, je pourrais revoir ma fille dans l'habitation où l'attend sa seconde mère! Je ne la chercherais pas dans l'inconnu! Je me croirais moins étrangère aux actes de sa vie!»

Cette fois, Joam avait les yeux fixés sur sa femme, et il la regarda longuement, sans rien répondre encore.

Que se passait-il en lui? Pourquoi cette hésitation à satisfaire une demande si juste en elle-même, à dire un «oui» qui paraissait devoir faire un si vif plaisir à tous les siens? Le soin de ses affaires ne pouvait plus être une raison suffisante! Quelques semaines d'absence ne les compromettraient en aucune façon! Son intendant saurait, en effet, sans dommage, le remplacer à la fazenda! Et cependant il hésitait toujours!

Yaquita avait pris dans ses deux mains la main de son mari, et elle la serrait plus tendrement.

«Mon Joam, dit-elle, ce n'est pas à un caprice que je te prie de céder. Non! J'ai longtemps réfléchi à la proposition que je viens de te faire, et si tu consens, ce sera la réalisation de mon plus cher désir. Nos enfants connaissent la démarche que je fais près de toi en ce moment. Minha, Benito, Manoel te demandent ce bonheur, que nous les accompagnions tous les deux! J'ajoute que nous aimerions à célébrer ce mariage à Bélem plutôt qu'à Iquitos. Cela serait utile à notre fille, à son établissement, à la situation qu'elle doit prendre à Bélem, qu'on la vît arriver avec les siens, et elle paraîtrait moins étrangère dans cette ville où doit s'écouler la plus grande partie de son existence!»