On le sait, ce mémoire, c'était l'histoire de sa vie depuis son entrée dans les bureaux de l'arrayal diamantin jusqu'au moment où la jangada s'était arrêtée aux portes de Manao.

Joam Dacosta repassait alors en son esprit toute son existence. Il revivait dans son passé, depuis l'époque à laquelle, orphelin, il était arrivé à Tijuco. Là, par son zèle, il s'était élevé dans la hiérarchie des bureaux du gouverneur général, où il avait été admis bien jeune encore. L'avenir lui souriait; il devait arriver à quelque haute position!… Puis, tout à coup, cette catastrophe: le pillage du convoi de diamants, le massacre des soldats de l'escorte, les soupçons se portant sur lui, comme sur le seul employé qui eût pu divulguer le secret du départ, son arrestation, sa comparution devant le jury, sa condamnation, malgré tous les efforts de son avocat, les dernières heures écoulées dans la cellule des condamnés à mort de la prison de Villa-Rica, son évasion accomplie dans des conditions qui dénotaient un courage surhumain, sa fuite à travers les provinces du Nord, son arrivée à la frontière péruvienne, puis l'accueil qu'avait fait au fugitif, dénué de ressources et mourant de faim, l'hospitalier fazender Magalhaës!

Le prisonnier revoyait tous ces événements, qui avaient si brutalement brisé sa vie! Et alors, abstrait dans ses pensées, perdu dans ses souvenirs, il n'entendait pas un bruit particulier qui se produisait sur le mur extérieur du vieux couvent, ni les secousses d'une corde accrochée aux barreaux de sa fenêtre, ni le grincement de l'acier mordant le fer, qui eussent attiré l'attention d'un homme moins absorbé.

Non, Joam Dacosta continuait à revivre au milieu des années de sa jeunesse, après son arrivée dans la province péruvienne. Il se revoyait à la fazenda, le commis, puis l'associé du vieux Portugais, travaillant à la prospérité de l'établissement d'Iquitos.

Ah! pourquoi, dès le début, n'avait-il pas tout dit à son bienfaiteur! Celui-là n'aurait pas douté de lui! C'était la seule faute qu'il eût à se reprocher! Pourquoi n'avait-il pas avoué ni d'où il venait, ni qui il était,—surtout au moment où Magalhaës avait mis dans sa main la main de sa fille, qui n'eût jamais voulu voir en lui l'auteur de cet épouvantable crime!

En ce moment, le bruit, à l'extérieur, fut assez fort pour attirer l'attention du prisonnier.

Joam Dacosta releva un instant la tête. Ses yeux se dirigèrent vers la fenêtre, mais avec ce regard vague qui est comme inconscient, et, un instant après, son front retomba dans ses mains. Sa pensée l'avait encore ramené à Iquitos.

Là, le vieux fazender était mourant. Avant de mourir, il voulait que l'avenir de sa fille fût assuré, que son associé fût l'unique maître de cet établissement, devenu si prospère sous sa direction. Joam Dacosta devait-il parler alors?… Peut-être!… Il ne l'osa pas!… Il revit cet heureux passé près de Yaquita, la naissance de ses enfants, tout le bonheur de cette existence que troublaient seuls les souvenirs de Tijuco et les remords de n'avoir pas avoué son terrible secret!

L'enchaînement de ces faits se reproduisait ainsi dans le cerveau de Joam Dacosta avec une netteté, une vivacité surprenantes.

Il se retrouvait, maintenant, au moment où le mariage de sa fille Minha avec Manoel allait être décidé! Pouvait-il laisser s'accomplir cette union sous un faux nom, sans faire connaître à ce jeune homme les mystères de sa vie? Non!