Cet immense barrage de Marajo est l'obstacle naturel qui a forcé l'Amazone à se dédoubler avant d'aller précipiter ses torrents d'eaux à la mer. À suivre le bras supérieur, la jangada, après avoir dépassé les îles Caviana et Mexiana, aurait trouvé une embouchure large de cinquante lieues; mais elle eût aussi rencontré la barre de «prororoca», ce terrible mascaret, qui, pendant les trois jours précédant la nouvelle ou la pleine lune, n'emploie que deux minutes, au lieu de six heures, à faire marner le fleuve de douze à quinze pieds au-dessus de son étiage.

C'est donc là un véritable raz de marée, redoutable entre tous. Très heureusement, le bras inférieur, connu sous le nom de canal des Brèves, qui est le bras naturel du Para, n'est pas soumis aux éventualités de ce terrible phénomène, mais bien à des marées d'une marche plus régulière. Le pilote Araujo le connaissait parfaitement. Il s'y engagea donc, au milieu de forêts magnifiques, longeant çà et là quelques îles couvertes de gros palmiers muritis, et le temps était si beau qu'on n'avait même pas à redouter ces coups de tempête qui balayent parfois tout ce canal des Brèves.

La jangada passa, quelques jours après, devant le village de ce nom, qui bien que bâti sur des terrains inondés pendant plusieurs mois de l'année, est devenu, depuis 1845, une importante ville de cent maisons. Au milieu de cette contrée fréquentée par les Tapuyas, ces Indiens du Bas-Amazone se confondent de plus en plus avec les populations blanches, et leur race finira par s'y absorber.

Cependant la jangada descendait toujours. Ici, elle rasait, au risque de s'y accrocher, ces griffes de mangliers, dont les racines s'étendaient sur les eaux comme les pattes de gigantesques crustacés; là, le tronc lisse des palétuviers au feuillage vert pale, servait de point d'appui aux longues gaffes de l'équipe, qui la renvoyaient au fil du courant.

Puis ce fut l'embouchure du Tocantins, dont les eaux, dues aux divers rios de la province de Goyaz, se mêlent à celles de l'Amazone par une large embouchure; puis le Moju, puis la bourgade de Santa-Ana.

Tout ce panorama des deux rives se déplaçait majestueusement, sans aucun temps d'arrêt, comme si quelque ingénieux mécanisme l'eût obligé à se dérouler d'aval en amont.

Déjà de nombreuses embarcations qui descendaient le fleuve, ubas, égariteas, vigilindas, pirogues de toutes formes, petits et moyens caboteurs des parages inférieurs de l'Amazone et du littoral de l'Atlantique, faisaient cortège à la jangada, semblables aux chaloupes de quelque monstrueux vaisseau de guerre.

Enfin apparut sur la gauche Santa-Maria de Bélem do Para, la «ville», comme on dit dans le pays, avec les pittoresques rangées de ses maisons blanches à plusieurs étages, ses convents enfouis sous les palmiers, les clochers de sa cathédrale et de Nostra-Señora de Merced, la flottille de ses goélettes, bricks et trois-mâts, qui la relient commercialement avec l'ancien monde.

Le coeur des passagers de la jangada leur battait fort. Ils touchaient enfin au terme de ce voyage qu'ils avaient cru ne pouvoir plus atteindre. Lorsque l'arrestation de Joam Dacosta les retenait encore à Manao, c'est-à-dire à mi-chemin de leur itinéraire, pouvaient-ils espérer de jamais voir la capitale de cette province du Para?

Ce fut dans cette journée du 15 octobre,—quatre mois et demi après avoir quitté la fazenda d'Iquitos—, que Bélem leur apparut à un brusque tournant du fleuve.