Mais ces divers véhicules ne pouvaient convenir à Joam Garral. Du moment qu'il s'était résolu à descendre l'Amazone, il avait songé à utiliser ce voyage pour le transport d'un énorme convoi de marchandises qu'il devait livrer au Para. À ce point de vue, peu importait que la descente du fleuve s'opérât dans un bref délai. Voici donc le parti auquel il s'arrêta,—parti qui devait rallier tous les suffrages, sauf peut-être celui de Manoel. Le jeune homme eût préféré sans doute quelque rapide steam-boat, et pour cause.

Mais, si rudimentaire, si primitif que dût être le moyen de transport imaginé par Joam Garral, il allait permettre d'emmener un nombreux personnel, et de s'abandonner au courant du fleuve dans d'exceptionnelles conditions de confort et de sécurité.

Ce serait, en vérité, comme une partie de la fazenda d'Iquitos qui se détacherait de la rive et descendrait l'Amazone, avec tout ce qui constitue une famille de fazenders, maîtres et serviteurs, dans leurs habitations, dans leurs carbets, dans leurs cases.

L'établissement d'Iquitos comprenait, sur l'ensemble de son exploitation, quelques-unes de ces magnifiques forêts, qui sont, pour ainsi dire, inépuisables dans cette partie centrale du Sud-Amérique.

Joam Garral s'entendait parfaitement à l'aménagement de ces bois, riches des essences les plus précieuses et les plus variées, très propres aux ouvrages de menuiserie, d'ébénisterie, de mâturerie, de charpente, et il en tirait annuellement des bénéfices considérables.

En effet, le fleuve n'était-il pas là pour convoyer les produits des forêts amazoniennes, plus sûrement et plus économiquement que ne l'eût pu faire un railway? Aussi, chaque année, Joam Garral, jetant à terre quelques centaines d'arbres de sa réserve, formait-il un de ces immenses trains de bois flotté, fait de madriers, poutrelles, troncs à peine équarris, qui se rendait au Para sous la conduite d'habiles pilotes, connaissant bien le brassage du fleuve et la direction des courants.

En cette année, Joam Garral allait donc agir comme il l'avait fait les années précédentes. Seulement, le train de bois établi, il comptait laisser à Benito tout le détail de cette grosse affaire commerciale. Mais il n'y avait pas de temps à perdre. En effet, le commencement de juin était l'époque favorable pour le départ, puisque les eaux, surélevées par les crues du haut bassin, allaient baisser peu à peu jusqu'au mois d'octobre.

Les premiers travaux devaient donc être entrepris sans retard, car le train de bois allait prendre des proportions inusitées. Il s'agissait, cette fois, d'abattre un demi-mille carré de forêt, située au confluent du Nanay et de l'Amazone, c'est-à-dire tout un angle du littoral de la fazenda, d'en former un énorme train,— tel que serait une de ces jangadas ou radeaux du fleuve, à laquelle on donnerait les dimensions d'un îlot.

Or, c'était sur cette jangada, plus sûre qu'aucune autre embarcation du pays, plus vaste que cent égariteas ou vigilindas accouplées, que Joam Garral se proposait de s'embarquer avec sa famille, son personnel et sa cargaison.

«Excellente idée! s'était écriée Minha, en battant des mains, lorsqu'elle avait connu le projet de son père.