Trois semaines après le commencement des travaux, de ces arbres qui hérissaient l'angle du Nanay et de l'Amazone, il ne restait pas un seul debout. L'abattage avait été complet. Joam Garral n'avait pas même eu à se préoccuper de l'aménagement d'une forêt que vingt ou trente ans auraient suffi à refaire. Pas un baliveau de jeune ou de vieille écorce ne fut épargné pour établir les jalons d'une coupe future, pas un de ces corniers qui marquent la limite du déboisement; c'était une «coupe blanche», tous les troncs ayant été recépés au ras du sol, en attendant le jour où seraient extraites leurs racines, sur lesquelles le printemps prochain étendrait encore ses verdoyantes broutilles.

Non, ce mille carré, baigné à sa lisière par les eaux du fleuve et de son affluent, était destiné à être défriché, labouré, planté, ensemencé, et, l'année suivante, des champs de manioc, de caféiers, d'inhame, de cannes à sucre, d'arrow-root, de maïs, d'arachides, couvriraient le sol qu'ombrageait jusqu'alors la riche plantation forestière.

La dernière semaine du mois de mai n'était pas arrivée, que tous les troncs, séparés suivant leur nature et leur degré de flottabilité, avaient été rangés symétriquement sur la rive de l'Amazone. C'était là que devait être construite l'immense jangada qui, avec les diverses habitations nécessaires au logement des équipes de manoeuvre, deviendrait un véritable village flottant. Puis, à l'heure dite, les eaux du fleuve, gonflées par la crue, viendraient la soulever et l'emporteraient pendant des centaines de lieues jusqu'au littoral de l'Atlantique.

Pendant toute la durée de ces travaux, Joam Garral s'y était entièrement adonné. Il les avait dirigés lui-même, d'abord sur le lieu de défrichement, ensuite à la lisière de la fazenda, formée d'une large grève, sur laquelle furent disposées les pièces du radeau.

Yaquita, elle, s'occupait avec Cybèle de tous les préparatifs de départ, bien que la vieille négresse ne comprit pas qu'on voulût s'en aller de là où l'on se trouvait si bien.

«Mais tu verras des choses que tu n'as jamais vues! lui répétait sans cesse Yaquita.

Vaudront-elles celles que nous sommes habituées à voir?» répondait invariablement Cybèle.

De leur côté, Minha et sa favorite songeaient à ce qui les concernait plus particulièrement. Il ne s'agissait pas pour elles d'un simple voyage: c'était un départ définitif, c'étaient les mille détails d'une installation dans un autre pays, où la jeune mulâtresse devait continuer à vivre près de celle à laquelle elle était si tendrement attachée. Minha avait bien le coeur un peu gros, mais la joyeuse Lina ne prenait pas autrement souci d'abandonner Iquitos. Avec Minha Valdez, elle serait ce qu'elle était avec Minha Garral. Pour enrayer son rire, il aurait fallu la séparer de sa maîtresse, ce dont il n'avait jamais été question.

Benito, lui, avait activement secondé son père dans les travaux qui venaient de s'accomplir. Il faisait ainsi l'apprentissage de ce métier de fazender, qui serait peut-être le sien un jour, comme il allait faire celui de négociant en descendant le fleuve.

Quant à Manoel, il se partageait autant que possible entre l'habitation, où Yaquita et sa fille ne perdaient pas une heure, et le théâtre du défrichement, sur lequel Benito voulait l'entraîner plus qu'il ne lui convenait. Mais, en somme, le partage fut très inégal, et cela se comprend.