Le lendemain, 7 juin, la jangada longea les berges du village de Pucalppa, nommé aussi Nouvel-Oran. Le vieil Oran, qui est situé à quinze lieues en aval, sur la même rive gauche du fleuve, est maintenant abandonné pour celui-ci, dont la population se compose d'Indiens appartenant aux tribus Mayorunas et Orejones. Rien de plus pittoresque que ce village avec ses berges, que l'on dirait peintes à la sanguine, son église inachevée, ses cases, dont quelques hauts palmiers ombragent les chaumes, et les deux ou trois ubas à demi échouées sur ses rives.

Pendant toute la durée du 7 juin, la jangada continua à suivre la rive gauche du fleuve, passant devant quelques tributaires inconnus, sans importance. Un instant, elle risqua de s'accrocher à la pointe amont de l'île Sinicuro; mais le pilote, bien servi par son équipe, parvint à parer le danger et se maintint dans le fil du courant.

Dans la soirée, on arriva le long d'une île plus étendue, appelée île Napo, du nom du fleuve qui, en cet endroit, s'enfonce vers le nord-nord-ouest, et vient mêler ses eaux à celles de l'Amazone par une embouchure large de huit cents mètres environ, après avoir arrosé des territoires d'Indiens Cotos de la tribu des Orejones.

Ce fut dans la matinée du 7 juin que la jangada se trouva par le travers de la petite île Mango, qui oblige le Napo à se diviser en deux bras avant de tomber dans l'Amazone.

Quelques années plus tard, un voyageur français, Paul Marcoy, allait reconnaître la couleur des eaux de cet affluent, qu'il compare justement à cette nuance d'absinthe spéciale à l'opale verte. En même temps, il devait rectifier quelques-unes des mesures indiquées par La Condamine. Mais alors, l'embouchure du Napo était sensiblement élargie par la crue, et c'était avec une certaine rapidité que son cours, sorti des pentes orientales du Cotopaxi, venait se mélanger en bouillonnant au cours jaunâtre de l'Amazone.

Quelques Indiens erraient à l'embouchure de ce cours d'eau. Ils avaient le corps robuste, la taille élevée, la chevelure flottante, la narine transpercée d'une baguette de palmier, le lobe de l'oreille allongé jusqu'à l'épaule par le poids de lourdes rondelles de bois précieux. Quelques femmes les accompagnaient. Aucun d'eux ne manifesta l'intention de venir à bord.

On prétend que ces indigènes pourraient bien être anthropophages; mais cela se dit de tant de tribus riveraines du fleuve que, si le fait était vrai, on aurait de ces habitudes de cannibalisme des témoignages qui manquent encore aujourd'hui.

Quelques heures plus tard, le village de Bella-Vista, assis sur une rive un peu basse, montra ses bouquets de beaux arbres, qui dominaient quelques cases couvertes de paille, sur lesquelles des bananiers de moyenne hauteur laissaient retomber leurs larges feuilles comme les eaux d'une vasque trop pleine.

Puis, le pilote, afin de suivre un meilleur courant qui devait l'écarter des berges, dirigea le train vers la rive droite du fleuve, dont il ne s'était pas encore approché. La manoeuvre ne s'opéra pas sans certaines difficultés, qui furent heureusement vaincues, après un certain nombre d'accolades prodiguées à la dame-jeanne.

Cela permit d'apercevoir, en passant, quelques-unes de ces nombreuses lagunes aux eaux noires, qui sont semées le long du cours de l'Amazone, et n'ont souvent aucune communication avec le fleuve. L'une d'elles, qui porte le nom de lagune d'Oran, était d'assez médiocre étendue, et recevait les eaux par un large pertuis. Au milieu du lit se dessinaient plusieurs îles et deux ou trois îlots, curieusement groupés, et, sur la rive opposée, Benito signala l'emplacement de cet ancien Oran, dont on ne voyait plus que d'incertains vestiges.