—C'était son devoir d'épouse, Manoel, dit Yaquita, et j'aurais fait comme elle!
—Madame des Odonais, reprit Manoel, se rendit à Rio-Bamba, au sud de Quito, emmenant son beau-frère, ses enfants et un médecin français. Il s'agissait d'atteindre les Missions de la frontière brésilienne, où devaient se trouver l'embarcation et l'escorte.
«Le voyage est heureux d'abord; il se fait sur le cours des affluents de l'Amazone que l'on descend en canot. Cependant, les difficultés s'accroissent peu à peu avec les dangers et les fatigues, au milieu d'un pays décimé par la petite vérole. Des quelques guides qui viennent offrir leurs services, la plupart disparaissent quelques jours après, et l'un d'eux, le dernier qui fût demeuré fidèle aux voyageurs, se noie dans le Bobonasa, en voulant porter secours au médecin français.
«Bientôt le canot, à demi brisé par les roches et les troncs en dérive, est hors d'état de servir. Il faut alors descendre à terre, et là, à la lisière d'une impénétrable forêt, on en est réduit à construire quelques cabanes de feuillage. Le médecin offre d'aller en avant avec un nègre qui n'avait jamais voulu quitter madame des Odonais. Tous deux partent. On les attend plusieurs jours… mais en vain!… Ils ne reviennent plus.
«Cependant, les vivres s'épuisent. Les abandonnés essayent inutilement de descendre le Bobonasa sur un radeau. Il leur faut rentrer dans la forêt, et les voilà dans la nécessité de faire la route à pied, au milieu de ces fourrés presque impraticables!
«C'était trop de fatigues pour ces pauvres gens! Ils tombent un à un, malgré les soins de la vaillante Française. Au bout de quelques jours, enfants, parents, serviteurs, tous sont morts!
Oh! la malheureuse femme! dit Lina.
Madame des Odonais est seule maintenant, reprit Manoel. Elle se trouve encore à mille lieues de l'Océan qu'il lui faut atteindre! Ce n'est plus la mère qui continue à marcher vers le fleuve!… La mère a perdu ses enfants, elle les a ensevelis de ses propres mains!… C'est la femme qui veut revoir son mari!
«Elle marche nuit et jour, elle retrouve enfin le cours du Bobonasa! Là, elle est recueillie par de généreux Indiens, qui la conduisent aux Missions où l'attendait l'escorte!
«Mais elle y arrivait seule, et derrière elle, les étapes de sa route étaient semées de tombes!