L'opération, commencée avec le soleil couchant, serait finie avec l'aube.
À ce moment déjà, la tortue-chef avait quitté le lit du fleuve pour y reconnaître un emplacement favorable. Les autres, réunies par milliers, s'occupaient à creuser avec leurs pattes antérieures une tranchée longue de six cents pieds, large de douze, profonde de six; après y avoir enterré leurs oeufs, il ne leur resterait plus qu'à les recouvrir d'une couche de sable, qu'elles battraient avec leurs carapaces, de manière à le tasser.
C'est une grande affaire pour les Indiens riverains de l'Amazone et de ses affluents que cette opération de la ponte. Ils guettent l'arrivée des chéloniens, ils procèdent à l'extraction des oeufs au son du tambour, et, de la récolte divisée en trois parts, une appartient aux veilleurs, l'autre aux Indiens, la troisième à l'État, représenté par des capitaines de plage, qui font, en même temps que la police, le recouvrement des droits. À de certaines grèves, que la décroissance des eaux laisse à découvert et qui ont le privilège d'attirer le plus grand nombre de tortues, on a donné le nom de «plages royales». Lorsque la récolte est achevée, c'est fête pour les Indiens, qui se livrent aux jeux, à la danse, aux libations,—fête aussi pour les caïmans du fleuve, qui font ripaille des restes de ces amphibies.
Tortues ou oeufs de tortue sont donc l'objet d'un commerce extrêmement considérable dans tout le bassin de l'Amazone. Il est de ces chéloniens que l'on «vire», c'est-à-dire que l'on retourne sur le dos, quand ils reviennent de la ponte, et que l'on conserve vivants, soit qu'on les garde dans des parcs palissadés comme les parcs à poissons, soit qu'on les attache à des pieux par une corde assez longue pour leur permettre d'aller ou de venir sur la terre ou sous l'eau. De cette façon, on peut toujours avoir de la chair fraîche de ces animaux.
On procède autrement avec les petites tortues qui viennent d'éclore. Nul besoin de les parquer ni de les attacher. Leur écaille est molle encore, leur chair extrêmement tendre, et on les mange absolument comme des huîtres, après les avoir fait cuire. Sous cette forme, il s'en consomme des quantités considérables.
Cependant, ce n'est pas là l'usage le plus général que l'on fasse des oeufs des chéloniens dans les provinces de l'Amazone et du Para. La fabrication de la «manteigna de tartaruga», c'est-à-dire du beurre de tortue, qui peut être comparé aux meilleurs produits de la Normandie ou de la Bretagne, ne consomme pas moins, chaque année, de deux cent cinquante à trois cents millions d'oeufs. Mais les tortues sont innombrables dans les cours d'eau de ce bassin, et c'est par quantités incalculables qu'elles déposent leurs oeufs sous le sable des grèves.
Toutefois, par suite de la consommation qu'en font non seulement les indigènes, mais aussi les échassiers de la côte, les urubus de l'air, les caïmans du fleuve, leur nombre s'est assez amoindri pour que chaque petite tortue se paye actuellement d'une pataque[11] brésilienne.
Le lendemain, dès l'aube, Benito, Fragoso et quelques Indiens prirent une des pirogues et se rendirent à la grève d'une des grandes îles longées pendant la nuit. Il n'était pas nécessaire que la jangada fît halte. On saurait bien la rejoindre.
Sur la plage se voyaient de petites tumescences, qui indiquaient la place où, cette nuit même, chaque paquet d'oeufs avait été déposé dans la tranchée, par groupes de cent soixante à cent quatre-vingt-dix. Ceux-là, il n'était pas question de les extraire. Mais, une première ponte ayant été faite deux mois auparavant, les oeufs avaient éclos sous l'action de la chaleur emmagasinée dans les sables, et déjà quelques milliers de petites tortues couraient sur la grève.
Les chasseurs firent donc bonne chasse. La pirogue fut remplie de ces intéressants amphibies, qui arrivèrent juste à point pour l'heure du déjeuner. Le butin fut partagé entre les passagers et le personnel de la jangada, et s'il en restait le soir, il n'en restait plus guère.