Ce n'était plus le royaume d'Oude qui développait maintenant ses riches plaines devant nos pas. Steam-House courait alors à travers ce territoire, fertile encore, mais coupé de «nullahs», ou ravins, qui forme le Rohilkhande. Bareilli est la capitale de ce vaste carré de cent cinquante-cinq milles de côtes, très arrosé par les nombreux affluents ou sous-affluents de la Cogra, planté ça et là de groupes de magnifiques manguiers, semé d'épaisses jungles, qui tendent à disparaître devant la culture.

Là fut le centre de l'insurrection, après la prise de Delhi; là se fit une des campagnes de sir Colin Campbell; là, la colonne du brigadier Walpole ne fut pas heureuse à ses débuts; là périt un ami de sir Edward Munro, le colonel du 93e écossais, qui s'était distingué aux deux assauts de Lucknow dans l'affaire du 14 avril.

Étant donnée la constitution de ce territoire, aucun autre n'eût été plus favorable à la marche de notre train. Belles routes, très également nivelées, cours d'eau faciles à franchir entre les deux artères plus importantes qui descendent du nord, tout concourait à rendre facile cette partie de l'itinéraire. Il ne nous restait plus que quelques centaines de kilomètres à parcourir, avant de sentir ces premiers exhaussements du sol, qui relient la plaine aux montagnes du Népaul.

Seulement, il fallait maintenant compter très sérieusement avec la saison des pluies.

La mousson qui règne du nord-est au sud-ouest pendant les premiers mois de l'année, venait d'être renversée. La période pluvieuse est plus violente sur le littoral qu'à l'intérieur de la péninsule, et un peu plus tardive aussi. Cela tient à ce que les nuages s'épuisent avant d'atteindre le centre de l'Inde. En outre, leur direction est quelque peu modifiée par la barrière des hautes montagnes, qui forme comme une espèce de remous atmosphérique. Sur la côte de Malabar, la mousson commence au mois de mai; au milieu des provinces centrales et septentrionales, elle ne se fait sentir que quelques semaines plus tard, au mois de juin.

Or, nous étions en juin, et c'est dans ces circonstances particulières, mais prévues, que notre voyage allait désormais s'effectuer.

Je dois dire, tout d'abord, que, dès le lendemain, notre brave Goûmi, si malencontreusement désarmé par la foudre, alla mieux. Cette paralysie de sa jambe gauche ne fut que temporaire. Il n'en conserva aucune trace, mais il me sembla garder rancune au feu du ciel.

Pendant les deux journées des 6 et 7 juin, le capitaine Hod fit meilleure chasse avec l'aide de Phann et de Black. Il put tuer un couple de ces antilopes appelées «nilgaus» dans le pays. Ce sont les boeufs bleus des Indous, qu'il serait plus juste d'appeler cerfs, puisqu'ils ressemblent plus aux cerfs qu'aux congénères du dieu Apis. Il faudrait même les nommer cerfs gris-perle, et leur couleur rappelle assurément mieux la couleur du ciel orageux que celle du ciel azuré. On assure cependant que, chez quelques-unes de ces magnifiques bêtes, à petites cornes acérées et droites, à tête longue et légèrement bombée, la robe devient presque bleue,— teinte que la nature semble avoir invariablement refusée aux quadrupèdes, même au renard bleu, dont la fourrure est plutôt noire.

Ce n'étaient pas encore les carnassiers que rêvait le capitaine Hod. Cependant, le nilgau, s'il n'est pas féroce, n'en est pas moins dangereux, quand, blessé légèrement, il revient sur le chasseur. Une première balle du capitaine, une seconde de Fox, arrêtèrent net dans leur élan ces deux superbes animaux. Ils furent tués comme au vol. Aussi, pour Fox, n'était-ce que du gibier de plume!

Monsieur Parazard, lui, fut d'une tout autre opinion, et les excellents cuissots, rôtis à point, qu'il nous servit le jour même, nous rangèrent à son avis.