En vérité, c'était un spectacle curieux de voir le colosse, vomissant des gerbes d'étincelles, traîner avec des hennissements moins précipités mais plus expansifs, les deux chars qui s'élevaient sur le lacet des chemins. La jante rayée des roues striait le sol, dont le macadam grinçait en s'égrenant. Il faut bien l'avouer, notre pesant animal laissait après lui de profondes ornières et endommageait la route, déjà détrempée par les pluies torrentielles.

Quoi qu'il en soit, Steam-House s'élevait peu à peu, le panorama s'élargissait en arrière, la plaine s'abaissait, et, vers le sud, l'horizon, se déroulant sur un plus large périmètre, reculait à perte de vue.

L'effet produit était plus sensible encore, lorsque, pendant quelques heures, la route s'engageait sous les arbres d'une épaisse forêt. Quelque vaste clairière s'ouvrait-elle alors, comme une immense fenêtre sur la croupe de la montagne, le train s'arrêtait,—un instant, si quelque humide brouillard embrumait alors le paysage,—une demi-journée, si le paysage se dessinait plus nettement aux regards. Et tous quatre, accoudés sous la vérandah de l'arrière, nous venions longuement contempler le magnifique panorama qui se développait à nos yeux.

Cette ascension, coupée par des haltes plus ou moins prolongées, suivant le cas, interrompue par les campements de nuit, ne dura pas moins de sept jours, du 19 au 25 juin.

«Avec un peu de patience, disait le capitaine Hod, notre train monterait jusqu'aux dernières cimes de l'Himalaya!

—Pas tant d'ambition, mon capitaine, répondait l'ingénieur.

—Il le ferait, Banks!

—Oui, Hod, il le ferait, si la route praticable ne venait pas à lui manquer bientôt, et à la condition d'emporter du combustible, qu'il ne trouverait plus à travers les glaciers, et de l'air respirable, qui lui ferait défaut à deux mille toises de hauteur. Mais nous n'avons que faire de dépasser la zone habitable de l'Himalaya. Lorsque le Géant d'Acier aura atteint l'altitude moyenne des sanitarium, il s'arrêtera dans quelque site agréable, sur la lisière d'une forêt alpestre, au milieu d'une atmosphère rafraîchie par les courants supérieurs de l'espace. Notre ami Munro aura transporté son bungalow de Calcutta dans les montagnes du Népaul, voilà tout, et nous y séjournerons tant qu'il le voudra.»

Ce lieu de halte, où nous devions camper pendant quelques mois, fut heureusement trouvé dans la journée du 25 juin. Depuis quarante-huit heures, la route devenait de moins en moins praticable, soit qu'elle fût incomplètement établie, soit que les pluies l'eussent ravinée trop profondément. Le Géant d'Acier eut là «du tirage», comme on dit vulgairement. Il en fut quitte pour dévorer un peu plus de combustible. Quelques morceaux de bois, ajoutés au foyer de Kâlouth, suffisaient à accroître la pression de la vapeur, mais il ne fut jamais nécessaire de charger les soupapes, dont le papillon ne laissait fuir le fluide que sous une tension de sept atmosphères,—tension qui ne fut point dépassée.

Depuis quarante-huit heures, aussi, notre train s'aventurait sur un territoire à peu près désert. De bourgades ou de villages, il ne s'en rencontrait plus. À peine quelques habitations isolées, parfois une ferme, perdue dans ces grandes forêts de pins qui hérissent la croupe méridionale des contreforts. Trois ou quatre fois, de rares montagnards nous saluèrent de leurs interjections admiratives. À voir cet appareil merveilleux s'élever dans la montagne, ne devaient-ils pas croire que Brahma se passait la fantaisie de transporter toute une pagode sur quelque inaccessible hauteur de la frontière népalaise?