Un espion, qui eût voulu le suivre dans toutes ses démarches, l'aurait trouvé à Indore, dès le 12 avril.
Là, dans cette capitale du royaume d'Holcar, Nana Sahib, tout en conservant le plus strict incognito, se mit en communication avec la nombreuse population rurale, employée à la culture des champs de pavots. C'étaient des Rihillas, des Mékranis, des Valayalis, ardents, courageux, fanatiques, pour la plupart Cipayes déserteurs de l'armée native, qui se cachaient sous l'habit du paysan indou.
Puis, Nana Sahib passa la Betwa, affluent de la Jumna, qui court vers le nord, sur la frontière occidentale du Bundelkund, et, le 19 avril, à travers une magnifique vallée dans laquelle les dattiers et les manguiers se multiplient à profusion, il arrivait à Souari.
Là s'élèvent de curieuses constructions, d'une très haute antiquité. Ce sont des «topes», sortes de tumuli, coiffés de dômes hémisphériques, qui forment le groupe principal de Saldhara, au nord de la vallée. De ces monuments funéraires, de ces demeures des morts, dont les autels, consacrés aux rites bouddhiques, sont abrités sous des parasols de pierre, de ces tombes vides depuis tant de siècles, sortirent, à la voix de Nana Sahib, des centaines de fugitifs. Enfouis dans ces ruines pour échapper aux terribles représailles des Anglais, un mot suffit à leur faire comprendre ce que le nabab attendait de leur concours; un geste suffirait, l'heure venue, à les jeter en masse sur les envahisseurs.
Le 24 avril, Nana Sahib était à Bhilsa, le chef-lieu d'un district important du Malwa, et, dans les ruines de l'ancienne ville, il rassemblait des éléments de révolte, que ne lui eût pas fournis la nouvelle.
Le 27 avril, Nana Sahib atteignit Raygurh, près de la frontière du royaume de Pannah, et, le 30, les restes de la vieille cité de Sangor, non loin de l'endroit où le général sir Hugh Rose livra aux insurgés une sanglante bataille, qui lui donna, avec le col de Maudanpore, la clef des défilés des Vindhyas.
Là, le nabab fut rejoint par son frère, que Kâlagani accompagnait, et tous deux se firent connaître des chefs des principales tribus, dont ils étaient absolument sûrs. Dans ces conciliabules, les préliminaires d'une insurrection générale furent discutés et arrêtés. Tandis que Nana Sahib et Balao Rao opéreraient au sud, leurs alliés devaient manoeuvrer sur le revers septentrional des Vindhyas.
Avant de regagner la vallée de la Nerbudda, les deux frères voulurent encore visiter le royaume de Pannah. Ils s'aventurèrent le long de la Keyne, sous le couvert de teks géants, de bambous colosses, à l'abri de ces innombrables multipliants qui semblent destinés à envahir l'Inde entière. Là, furent enrôlés de nombreux et farouches adeptes parmi ce misérable personnel qui exploite, pour le compte du rajah, les riches mines diamantifères du territoire. Ce rajah, dit M. Rousselet, «comprenant la position que fait la domination anglaise aux princes du Bundelkund, a préféré le rôle d'un riche propriétaire foncier à celui d'un insignifiant principicule.» Riche propriétaire, il l'est en effet! La région adamantifère qu'il possède s'étend sur une longueur de trente kilomètres au nord de Pannah, et l'exploitation de ses mines de diamants, les plus estimés sur les marchés de Bénarès et d'Allahabad, emploie un grand nombre d'Indous. Mais, chez ces malheureux, soumis aux plus durs travaux, que le rajah fait décapiter dès que baisse le rendement de la mine, Nana Sahib devait trouver des milliers de partisans, prêts à se faire tuer pour l'indépendance de leur pays, et il les trouva.
À partir de ce point, les deux frères redescendirent vers la Nerbudda, afin de regagner le pâl de Tandît. Cependant, avant d'aller provoquer le soulèvement du sud, qui devait coïncider avec celui du nord, ils voulurent s'arrêter à Bhopal. C'est une importante ville musulmane, qui est restée la capitale de l'islamisme dans l'Inde, et dont la bégum demeura fidèle aux Anglais pendant toute la période insurrectionnelle.
Nana Sahib et Balao Rao, accompagnés d'une douzaine de Gounds, arrivèrent à Bhopal, le 24 mai, dernier jour de ces fêtes du Moharum, instituées pour célébrer le renouvellement de l'année musulmane. Tous deux avaient revêtu le costume des «joguis», sinistres mendiants religieux, armés de longs poignards à lame arrondie, dont ils se frappent par fanatisme, mais sans grand mal ni danger.