Banks, qui nous donne ces détails, nous apprend aussi que, si la ligne inférieure des neiges descend à quatre mille mètres sur le versant indou de la chaîne, elle se relève à six mille sur le versant thibétain. Cela tient à ce que les vapeurs, amenées par les vents du sud, sont arrêtées par l'énorme barrière. C'est pourquoi, sur l'autre côté, des villages ont pu s'établir jusqu'à une altitude de quinze mille pieds, au milieu de champs d'orge et de prairies magnifiques. À en croire les indigènes, il suffit d'une nuit pour qu'une moisson d'herbe tapisse ces pâturages!
Dans la zone moyenne, paons, perdrix, faisans, outardes, cailles, représentent la gent ailée. Les chèvres y abondent, les moutons y foisonnent. Sur la haute zone, on ne rencontre plus que le sanglier, le chamois, le chat sauvage, et l'aigle est seul à planer au-dessus de rares végétaux, qui ne sont plus que les humbles échantillons d'une flore arctique.
Mais ce n'était pas là de quoi tenter le capitaine Hod. Pourquoi ce Nemrod serait-il venu dans la région himalayenne, s'il ne s'était agi que de continuer son métier de chasseur au gibier domestique? Très heureusement pour lui, les grands carnassiers, dignes de son Enfield et de ses balles explosives, ne devaient pas faire défaut.
En effet, au pied des premières rampes de la chaîne, s'étend une zone inférieure, que les Indous appellent la ceinture du Tarryani. C'est une longue plaine déclive, large de sept à huit kilomètres, humide, chaude, à végétation sombre, couverte de forêts épaisses, dans lesquelles les fauves cherchent volontiers refuge. Cet Eden du chasseur qui aime les fortes émotions de la lutte, notre campement ne le dominait que de quinze cents mètres. Il était donc facile de redescendre sur ce terrain réservé, qui se gardait tout seul.
Ainsi, il était probable que le capitaine Hod visiterait les gradins inférieurs de l'Himalaya plus volontiers que les zones supérieures. Là, pourtant, même après le plus humoriste des voyageurs, Victor Jacquemont, il reste encore à faire d'importantes découvertes géographiques.
«On ne connaît donc que très imparfaitement cette énorme chaîne? demandai-je à Banks.
—Très imparfaitement, répondit l'ingénieur. L'Himalaya, c'est comme une sorte de petite planète, qui s'est collée à notre globe, et qui garde ses secrets.
—On l'a parcourue, cependant, répondis-je, on l'a fouillée autant que cela a été possible!
—Oh! les voyageurs himalayens n'ont pas manqué! répondit Banks. Les frères Gérard de Webb, les officiers Kirpatrik et Fraser, Hogdson, Herbert, Lloyd, Hooker, Cunningham, Strabing, Skinner, Johnson, Moorcroft, Thomson Griffith, Vigne, Hügel, les missionnaires Huc et Gabet, et plus récemment les frères Schlagintweit, le colonel Wangh, les lieutenants Reuillier et Montgomery, à la suite de travaux considérables, ont fait connaître dans une large mesure la disposition orographique de ce soulèvement. Néanmoins, mes amis, bien des desiderata restent à réaliser. La hauteur exacte des principaux pics a donné lieu à des rectifications sans nombre. Ainsi, autrefois, le Dwalaghiri était le roi de toute la chaîne; puis, après de nouvelles mesures, il a dû céder la place au Kintchindjinga, qui paraît être détrôné maintenant par le mont Everest. Jusqu'ici, ce dernier l'emporte sur tous ses rivaux. Cependant, au dire des Chinois, le Kouin-Lun, —auquel, il est vrai, les méthodes précises des géomètres européens n'ont pas encore été appliquées,—dépasserait quelque peu le mont Everest, et ce ne serait plus dans l'Himalaya qu'il faudrait chercher le point le plus élevé de notre globe. Mais, en réalité, ces mesures ne pourront être considérées comme mathématiques que le jour où on les aura obtenues barométriquement, et avec toutes les précautions que comporte cette détermination directe. Et comment les obtenir, sans emporter un baromètre à la pointe extrême de ces pics presque inaccessibles? Or, c'est ce qui n'a encore pu être fait.
—Cela se fera, répondit le capitaine Hod, comme se feront, un jour, les voyages au pôle sud et au pôle nord!