Au fond, entre les deux habitations, se dresse un gigantesque mastodonte. C'est notre Géant d'Acier. Il a été remisé sous un berceau de grands pendanus. Avec sa trompe relevée, on dirait qu'il en «broute» les branches supérieures. Mais il est stationnaire. Il se repose, bien qu'il n'ait nul besoin de repos. Maintenant, inébranlable gardien de Steam-House, comme un énorme animai antédiluvien, il en défend l'entrée, à l'amorce de cette route par laquelle il a remorqué tout ce hameau mobile.

Par exemple, si colossal que soit notre éléphant.—à moins de le détacher par la pensée de la chaîne qui se dresse à six mille mètres au-dessus du plateau,—il ne paraît plus rien avoir de ce géant artificiel dont la main de Banks a doté la faune indoue.

«Une mouche sur la façade d'une cathédrale!» dit le capitaine Hod, non sans un certain dépit.

Et rien n'est plus vrai. Il y a, en arrière, un bloc de granit, dans lequel on taillerait aisément mille éléphants de la grandeur du nôtre, et ce bloc n'est qu'un simple gradin, une des cent marches de cet escalier qui monte jusqu'à la crête de la chaîne et que le Dwalaghiri domine de son pic aigu.

Parfois, le ciel de ce tableau s'abaisse à l'oeil de l'observateur. Non seulement les hautes cimes, mais la crête moyenne de la chaîne, disparaissent un instant. Ce sont d'épaisses vapeurs qui courent sur la zone moyenne de l'Himalaya et embrument toute sa partie supérieure. Le paysage se rapetisse, et, alors, par un effet d'optique, on dirait que les habitations, les arbres, les croupes voisines, et le Géant d'Acier lui-même, reprennent leur grandeur réelle.

Il arrive aussi que, poussés par certains vents humides, les nuages, moins élevés encore, se déroulent au-dessous du plateau. L'oeil ne voit plus alors qu'une mer moutonnante de nuées, et le soleil provoque à leur surface d'étonnants jeux de lumière. En haut, comme en bas, l'horizon a disparu, et il semble que nous soyons transportés dans quelque région aérienne, en dehors des limites de la terre.

Mais le vent change, une brise du nord, se précipitant par les brèches de la chaîne, vient balayer tout ce brouillard, la mer de vapeurs se condense presque instantanément, la plaine remonte à l'horizon du sud, les sublimes projections de l'Himalaya se profilent à nouveau sur le fond nettoyé du ciel, le cadre du tableau retrouve sa grandeur normale, et le regard, dont rien ne limite plus la portée, saisit tous les détails d'une vue panoramique sur un horizon de soixante milles.

CHAPITRE II
Mathias Van Guitt.

Le lendemain, 26 juin, un bruit de voix bien connues me réveilla
dès l'aube. Je me levai aussitôt. Le capitaine Hod et son brosseur
Fox étaient en grande conversation dans la salle à manger de
Steam-House. Je vins aussitôt les rejoindre.

Au même instant, Banks quittait sa chambre, et le capitaine l'interpellait de sa voix sonore: