Mathias Van Guitt paraissait être très particulièrement flatté de notre visite.
«Maintenant, messieurs, nous dit-il, permettez-moi de vous faire les honneurs du kraal. Cet établissement répond à toutes les exigences de mon art. En réalité, ce n'est qu'une hutte en grand, ce que, dans la péninsule, les chasseurs appellent un «houddi».
Tout en parlant, le fournisseur nous avait ouvert les portes de la case, que ses gens et lui occupaient en commun. Rien de moins luxueux. Une première chambre pour le maître, une seconde pour les chikaris, une troisième pour les charretiers; dans chacune de ces chambres, et pour tout mobilier, un lit de camp; une quatrième salle, plus grande, servant à la fois de cuisine et de salle à manger. La demeure de Mathias Van Guitt, on le voit, n'était qu'à l'état rudimentaire et méritait justement la qualification de houddi. Un huttier dans sa hutte, rien de plus.
Après avoir visité l'habitation de «ces bimanes appartenant au premier groupe des mammifères,» nous fûmes conviés à voir de plus près la demeure des quadrupèdes.
C'était la partie intéressante de l'aménagement du kraal. Elle rappelait plutôt la disposition d'une ménagerie foraine que les installations confortables d'un jardin zoologique. Il n'y manquait, en effet, que ces toiles peintes à la détrempe, suspendues au-dessus des tréteaux, et représentant avec des couleurs violentes un dompteur en maillot rose et en frac de velours, au milieu d'une horde bondissante de ces fauves, qui, la gueule sanglante, les griffes ouvertes, se courbent sous le fouet d'un Bidel ou d'un Pezon héroïque! Il est vrai, le public n'était pas là pour envahir la loge.
À quelques pas étaient groupés les buffles domestiques. Ils occupaient, à droite, une portion latérale du kraal, dans laquelle on leur apportait quotidiennement leur ration d'herbe fraîche. Il eût été impossible de laisser ces animaux errer dans les pâturages voisins. Ainsi que le dit élégamment Mathias Van Guitt, «cette liberté de pacage, permise dans les contrées du Royaume-Uni, est incompatible avec les dangers que présentent les forêts himalayennes.»
La ménagerie proprement dite comprenait six cages, montées sur quatre roues. Chaque cage, grillagée à sa face antérieure, était divisée en trois compartiments. Des portes, ou plutôt des cloisons, mobiles de bas en haut, permettaient de repousser les animaux d'un compartiment dans l'autre pour les besoins du service. Ces cages contenaient alors sept tigres, deux lions, trois panthères et deux léopards.
Mathias Van Guitt nous apprit que son stock ne serait complété que lorsqu'il aurait encore capturé deux léopards, trois tigres et un lion. Alors, il quitterait le campement, gagnerait la station du railway la plus rapprochée, et prendrait la direction de Bombay.
Les fauves, que l'on pouvait facilement observer dans leurs cages, étaient magnifiques, mais particulièrement féroces. Ils avaient été trop récemment pris pour être déjà faits à cet état de séquestration. Cela se reconnaissait à leurs rugissements effroyables, à leurs brusques allées et venues d'une cloison à l'autre, aux violents coups de patte qu'ils allongeaient à travers les barreaux, faussés en maint endroit.
À notre arrivée devant les cages, ces violences redoublèrent encore, sans que Mathias Van Guitt parût s'en émouvoir.