Sir Edward Munro ne se trompait pas. Une masse de cinquante à soixante éléphants marchait maintenant derrière notre train. Ils allaient en rangs pressés, et déjà les premiers s'étaient assez rapprochés de Steam-House,—à moins de dix mètres,—pour qu'il fût possible de les observer minutieusement.

En tête marchait alors l'un des plus grands du groupe, quoique sa taille, mesurée verticalement à l'épaule, ne dépassât certainement pas trois mètres. Ainsi que je l'ai dit, c'est une taille inférieure à celle des éléphants d'Afrique, dont quelques-uns atteignent quatre mètres. Ses défenses, également moins longues que celles de son congénère africain, n'avaient pas plus d'un mètre cinquante à la courbure extérieure, sur quarante à leur sortie du pivot osseux qui sert de base. Si l'on rencontre à l'île de Ceylan un certain nombre de ces animaux, qui sont privés de ces appendices, arme formidable dont ils se servent avec adresse, ces «mucknas»,—c'est le nom qu'on leur donne,—sont assez rares sur les territoires proprement dits de l'Indoustan.

En arrière de cet éléphant venaient plusieurs femelles, qui sont les véritables directrices de la caravane. Sans la présence de Steam-House, elles auraient formé l'avant-garde, et ce mâle fût certainement resté en arrière dans les rangs de ses compagnons. En effet, les mâles n'entendent rien à la conduite du troupeau. Ils n'ont point la charge de leurs petits; ils ne peuvent savoir quand il est nécessaire de faire halte pour les besoins de ces «bébés», ni quelles sortes de campements leur conviennent. Ce sont donc les femelles qui, moralement, portent «les défenses», dans le ménage, et dirigent les grandes migrations.

Maintenant, à la question de savoir pourquoi s'en allait ainsi toute cette troupe, si le besoin de quitter des pâturages épuisés, la nécessité de fuir la piqûre de certaines mouches très pernicieuses, ou peut-être l'envie de suivre notre singulier équipage, la poussait à travers les défilés des Vindhyas, il eût été difficile de répondre. Le pays était assez découvert, et, conformément à leur habitude, lorsqu'ils ne sont plus dans les régions boisées, ces éléphants voyageaient en plein jour. S'arrêteraient-ils, la nuit venue, comme nous serions obligés de le faire nous-mêmes? nous le verrions bien.

«Capitaine Hod, demandai-je à notre ami, voici cette arrière-garde d'éléphants qui s'augmente! Persistez-vous à ne rien craindre?…

—Peuh! fit le capitaine Hod. Pourquoi ces bêtes-là nous voudraient-elles du mal? Ce ne sont pas les tigres, n'est-ce pas, Fox?

—Pas même des panthères!» répondit le brosseur, qui naturellement s'associait aux idées de son maître. Mais, à cette réponse, je vis Kâlagani hocher la tête en signe de désapprobation. Évidemment, il ne partageait pas la parfaite quiétude des deux chasseurs.

«Vous ne paraissez pas rassuré, Kâlagani, lui dit Banks, qui le regardait au même moment.

—Ne peut-on presser un peu la marche du train? se contenta de répondre l'Indou.

—C'est assez difficile, répliqua l'ingénieur. Nous allons, cependant, essayer.»