Cependant, cet homme courageux n'avait rien perdu de son sang-froid. Il allait, au milieu de ces farouches Indous, prêt à tout événement. Il affectait même de ne pas apercevoir Kâlagani. Le traître avait pris la tête de la troupe, et il en était bien le chef en effet. Quant à fuir, ce n'était pas possible. Bien qu'il ne fût pas garrotté, le colonel Munro ne voyait, ni en avant, ni en arrière, ni sur les flancs de son escorte, aucun vide qui eût pu lui livrer passage. D'ailleurs, il aurait été repris immédiatement.
Il réfléchissait donc aux conséquences de sa situation. Pouvait-il croire que la main de Nana Sahib fût dans tout ceci? Non! Pour lui, le nabab était bien mort. Mais, quelque compagnon de l'ancien chef des rebelles, Balao Rao peut être, n'avait-il pas résolu de satisfaire sa haine, en accomplissant cette vengeance, à laquelle son frère avait voué sa vie? Sir Edward Munro pressentait quelque manoeuvre de ce genre.
En même temps, il songeait au malheureux Goûmi, qui n'était pas prisonnier des Dacoits. Avait-il pu s'échapper? c'était possible. N'avait-il pas tout d'abord succombé? c'était plus probable. Pouvait-on compter sur son aide, au cas où il serait sain et sauf? c'était difficile.
En effet, si Goûmi avait cru devoir pousser jusqu'à la station de
Jubbulpore pour y chercher secours, il arriverait trop tard.
Si, au contraire, il était venu rejoindre Banks et ses compagnons à la pointe méridionale du lac, que feraient ceux-ci, presque dépourvus de munitions? Se jetteraient-ils sur la route de Jubbulpore?… Mais, avant qu'ils eussent pu l'atteindre, le prisonnier aurait déjà été entraîné dans quelque inaccessible retraite des Vindhyas!
Donc, de ce côté, il ne fallait garder aucun espoir.
Le colonel Munro envisageait froidement la situation. Il ne désespérait pas, n'étant point homme à se laisser abattre, mais il préférait voir les choses dans toute leur réalité, au lieu de s'abandonner à quelque illusion indigne d'un esprit que rien ne pouvait troubler.
Cependant, la troupe marchait avec une extrême rapidité. Évidemment, Nassim et Kâlagani voulaient arriver, avant le coucher du soleil, à quelque rendez-vous convenu, où se déciderait le sort du colonel. Si le traître était pressé, sir Edward Munro ne l'était pas moins d'en finir, quelle que fût la fin qui l'attendit.
Une seule fois, vers midi, pendant une demi-heure, Kâlagani fit faire halte. Les Dacoits étaient pourvus de vivres et mangèrent sur le bord d'un petit ruisseau.
Un peu de pain et de viande sèche fut mis à la disposition du colonel, qui ne refusa point d'y toucher. Il n'avait rien pris depuis la veille, et ne voulait pas donner à ses ennemis la joie de le voir faiblir physiquement à l'heure suprême.